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Publié le jeudi 12 juillet 2018 à 19h46min par Anne-Isabelle Six

François Fontès : « On ne fait pas de la grande architecture avec des règlements, mais avec des idées »

Non loin de la gare de Montpellier un sublime hôtel particulier abrite aujourd’hui le groupe Hugar (420 personnes, 250 millions d’euros de chiffre d’affaires) présidé par l’architecte François Fontès. Entretien.

François Fontès, comment vous présentez-vous, comme un architecte ?
Je dirais que je suis un Méditerranéen amoureux de son territoire et qui par son métier d’architecte essaie d’apporter une pierre à l’édifice dans des domaines qui peuvent avoir beaucoup de transversalité. Ce qui m’intéresse, c’est l’histoire et la culture de ce territoire, les gens qui le peuplent. Je suis un passeur d’idées, de plaisir. Donc je m’autorise beaucoup d’actions ici, si je pense que je peux faire du sens.

Quand vous dites région, vous pensez à la région Occitanie ?
Oui, même si les frontières administratives ne me conviennent pas toujours. Si je franchis les bords du Rhône, ce n’est pas pour autant que les choses ont changé. Je crois, en revanche profondément, que la Méditerranée est un ciment pour nous. Et un immense enjeu pour demain. Plus on aura la capacité d’être des passeurs entre notre région et l’autre côté de la Méditerranée, plus on résoudra les problèmes qui sont les nôtres aujourd’hui. Ce dialogue Nord-Sud s’établit très mal et démontre cette incapacité à comprendre la culture de l’autre, dès lors qu’elle est attachée à des valeurs religieuses obscures.

Cette Méditerranée est très présente dans votre activité d’ar­chitecte…

J’essaie toujours de célébrer ce qui me paraît, dans la moderni­té, être l’essence de la Méditerranée. L’architecture méditerra­néenne, ce ne sont pas des toitures de tuiles, des fenêtres à pe­tits carreaux, tout ce genre d’artefacts. C’est une architecture qui a une profonde résonance sur les espaces publics. Les concepts de place, agora, forum, rue animée… créés en grande partie en Méditerranée peuvent être réécrits avec la plus grande moder­nité. Il n’y pas à avoir de nostalgie vis-à-vis du passé. On peut re­créer les valeurs qui ont permis des rapports harmonieux entre les hommes et leur territoire.

Comment procéder ?
Je suis un écologiste convaincu, pas sur le plan politique, mais éthique. Notre problème est majeur par rapport aux plaies inces­santes qu’on inflige à la nature. L’enjeu le plus important est ce rapport harmonieux avec la nature. Le Mont Saint-Michel, sans l’action des hommes, serait un rocher sans grand intérêt. Toutes ces mer­veilleuses constructions humaines au milieu des territoires : les villages perchés du Yémen, les villages blancs d’Andalousie. Ou ici les villages ancestraux dans les Cévennes, les Corbières… Cela me paraît facile à retrouver. Il suffit de mettre des règles liées à l’aspect poétique de l’être humain, c’est plus important que les règles rationnelles qui régissent le droit de la propriété, le transport…

Pouvez-vous nous donner des exemples concrets ?
Je fais le maximum pour réutiliser la pierre, au lycée de Séri­gnan par exemple, à la faculté de médecine de Montpellier, dans les logements sociaux. (…) Nous avons aussi une chance extraordinaire avec le bois, en Lozère notamment. La filière a été relancée. Chaque fois que je fais des opérations en logement social, j’impose des matériaux locaux. Essayons de construire avec ce que l’on a : cela donnera du travail sur place.

Pourquoi vouloir bâtir des hôtels scientifiques dans le monde entier ?
Ce projet des Hôtels H en Islande, à Oman ou en forêt équatoriale me passionne. Stop aux hôtels de 600 personnes en République dominicaine. Se dorer la pilule au soleil au bord d’une piscine a peu d’intérêt, y compris pour ceux qui vivent à proximité. J’essaie de combattre cela. Il n’y a rien de plus passionnant que d’écou­ter un Amérindien vous parler de sa culture, de la façon dont il vit la forêt équatoriale, nourrit sa famille… Les scientifiques et les populations seront directement impliqués dans les Hôtels H. (…) Le premier Hôtel H se concrétisera en Islande. Je nourrissais cette idée depuis longtemps mais il fallait avoir suf­fisamment de puissance financière. Depuis trois ou quatre ans, le groupe a passé ce cap, il est crédible pour convaincre des gouvernants, des scientifiques, comme le plus grand spécialiste mondial de la forêt tropicale, Francis Hallé, de Montpellier.

Vous parlez d’éthique mais ces projets nourrissent aussi votre business ?
Si j’avais dû prendre des décisions pour servir les intérêts finan­ciers de mon groupe, j’aurais pris d’autres voies. Le million d’eu­ros investi dans Ecomnews par exemple ne rapporte rien pour l’instant. Je n’aurais pas non plus repris la librairie Sauramps à Montpellier où je me suis engagé à conserver 100 salariés et ne pas diminuer leur nombre pendant quatre ans. Et avec L’Ar­chitecture d’aujourd’hui, la plus ancienne revue d’architecture européenne que j’ai rachetée il y a dix ans, je n’ai toujours pas gagné d’argent.

Comment voyez-vous l’avenir de la région Occitanie ?
Elle doit avoir confiance dans la modernité, en faire son inspiration essentielle. La région ne peut se satisfaire uniquement de ses vieilles pierres, et ne va pas construire son futur sur les vieilles villes de Toulouse, Carcassonne et Aigues-Mortes. L’historien d’art que je suis en est amoureux. Mais on est capable de mon­trer que le génie humain existe toujours. Pour preuve la réussite du musée Guggenheim qu’a construit mon ami Frank Gehry, qui a fait exploser le nombre de visiteurs à Bilbao. La grande archi­tecture contemporaine peut faire énormément de bien à nos territoires.

Cela vous préoccupe-t-il ?
Énormément. On est en train de gaspiller l’espace naturel et l’espace agricole, essentiels pour vivre et donner du travail sur le territoire. Il faut reconcentrer les lieux d’habitat comme dans la Grèce antique ou la France du XVe siècle. Quand les villes arrivaient à un nombre d’habitants trop important, on choisissait dans la nature les plus beaux sites pour construire de nouveaux pôles de vie ex-nihilo. C’est faisable aujourd’hui ! Entre Montpellier et Sète par exemple il y a plein de territoires naturels, non-agricoles, comme le massif de la Gardiole. Il suf­firait de construire des architectures de qualité avec des maté­riaux sur place en bordure du chemin de fer. Cela diminuerait le prix du foncier. Quand j’ai commencé, un F3 c’était 80 m², aujourd’hui c’est à peine 60 m² !

Cela nécessite-t-il un aménagement coordonné du territoire ?
Pas trop ! On ne fera jamais de la grande architecture et du grand urbanisme avec des règlements, mais avec des idées. Beaucoup dénigrent les politiques. Moi je les célèbre, il en faut de l’abnégation pour prendre cette voie. Moi jamais ! (rires) Quand les politiques s’entourent de gens en capacité de travail­ler sur des idées nouvelles, ils font des choses merveilleuses. Sauf qu’ils sont brimés par les services de l’État. Pourtant, c’est là que l’on trouve les meilleures compétences. Je peste un peu de ne pas voir les services de l’État en bon ordre de marche pour que les grands projets se réalisent.

Qu’avez-vous en tête pour la librairie Sauramps de Montpellier ?
Le Sauramps du futur ! On investit 3 millions d’euros. Les jeunes vont moins vers le livre parce que ce média est battu en brèche par la réalité augmentée, virtuelle, les objets connectés… Il faut que ces médias soient présents chez Sauramps. Nous travaillons sur un nouveau concept. Si cela marche, je n’exclus pas de le dé­cliner dans d’autres villes. Nous avons aussi déposé un dossier pour que notre espace librairie soit renouvelé au sein du musée Fabre. Michel Hilaire est un conservateur extraordinaire qui a réussi à en faire un musée international. Avec cette idée que je partage : s’appuyer sur le passé pour se projeter vers le futur.
Propos recueillis par Anne-Isabelle Six

Sur les photos : François Fontès, architecte et homme d’affaires basé à Montpellier, lors de l’entretien avec Anne-Isabelle Six de ToulÉco Montpellier. Crédits : Alain Tendero - ToulÉco