ToulÉco

Publié le lundi 16 avril 2018 à 18h41min par Audrey Sommazi

Harcèlement sexuel, un tabou pour l’entreprise

Dossier Inégalités professionnelles : les femmes brisent l’omerta 2/5

La déflagration n’en finit pas de se propager et donne de la visibilité aux chiffres : une femme sur cinq est victime de harcèlement sexuel au travail. Impossible d’analyser ce phénomène sans laisser la place aux témoignages. Quant aux entreprises, elles font partie des lieux où tout reste à (...)

Au sein de votre entreprise, avez-vous eu connaissance de faits de harcèlement sexuel  ? » Non, répondent 603 chefs d’entreprise interrogés par La grande consultation des entrepreneurs (OpinionWay pour CCI France/La Tribune/Europe 1). Seul un patron avoue y avoir été confronté. « Les grands groupes mettent en place des procédures, mais pour les TPE et PME la question des violences sexuelles n’existe pas. Car s’il y a agression, elles sont démunies », constate Isabelle Gueguen, co-fondatrice de Perfegal, cabinet de conseil en égalité professionnelle. Pourtant, le harcèlement sexuel au travail est une réalité. Les chiffres publiés par le Défenseur des droits sont éloquents : en 2014, plus de 20% des femmes actives disent avoir été confrontées à une situation de harcèlement sexuel au cours de leur vie professionnelle.

Autres faits alarmants, trois femmes sur dix n’ont confié à personne ce qu’elles vivaient. Pis, pour 40% d’entre elles, l’affaire s’est achevée à leur détriment : mutation, contrat non-renouvelé, démission forcée… C’est le cas de Marie (nom d’emprunt), aujourd’hui sans emploi. « Elle ne voulait pas porter plainte au pénal pour éviter un procès, explique son conseil Me Paul Fourastier du cabinet AGN Avocats, fondé par le Toulousain Philippe Charles. Elle avait besoin que l’employeur reconnaisse la responsabilité de ce qu’elle avait subi par une indemnité financière. Et, à la demande de l’employeur, les négociations se sont déroulées en toute confidentialité ». Coincée Un départ contraint et en catimini… Une double peine pour la trentenaire, qui appréciait son travail d’assistante dans la grande distribution. « Les premiers temps, tout se passait bien. Mon manager était correct. Puis il a été promu. Et, il a dépassé les bornes. À son bureau, il a sorti son sexe de son pantalon. J’étais hyper-choquée alors que j’avais une grande confiance en lui et beaucoup de respect ». Marie décide de passer l’éponge, plaçant « l’évènement » sur le compte du « pétage de plomb ». Or, regrette-t-elle, « c’est à ce moment-là que j’aurais dû le dire. C’est mon erreur ».

Former les managers à la prévention et à la détection de harcèlement sexuel

Les allusions sexistes se sont enchaînées, les propositions sexuelles par mail, vidéo et photo, multipliées, les gestes sont devenus de plus en plus outrageants. « J’ai veillé à ce que personne ne le sache. J’effaçais tout pour me protéger. Je craignais de perdre mon emploi car je ramenais deux tiers du salaire familial. Mon manager pouvait aussi perdre le sien. Je ne voulais pas faire vaciller sa famille, ni blesser son épouse et ses trois enfants. Je me sentais redevable car il m’avait fait entrer dans l’entreprise. » Marie se tait « pour ne rien faire voler en éclats ». Elle tente de le persuader d’arrêter ses agissements. « Mon comportement était sans équivoque. Je le repoussais mais le rejet entraînait des représailles pour me rabaisser. » Jusqu’à ce que son supérieur l’agresse sexuellement. Elle craque alors et avertit un collègue, qui informe la présidence de la société. Elle raconte son calvaire, le manager est licencié.

Briser le silence

Le cas de Marie n’est pas isolé. Mais comment se défendre ? Isabelle Gueguen conseille d’alerter un délégué du personnel ou le médecin du travail. Marcelle, elle, ne s’est pas « agenouillée » devant le sexisme de son chef d’équipe. En 2015, cette Toulousaine entre dans le service d’une collectivité. « Toute la journée, il restait avec nous. Il ne travaillait pas alors qu’il me surchargeait de travail. Il regardait des films pornos et parlait de sexe. J’étais choquée, témoigne-t-elle. Et on m’avait rapporté des cas de violence physiques à l’encontre de ma collègue. » Contractuelle, et donc en situation de fragilité, elle décide de le dénoncer à sa supérieure hiérarchique. La sexagénaire n’est pas au bout de ses surprises.

« Dans son bureau, elle m’a menacée. Elle voulait que personne ne le sache. En plus, les chefs de service m’ont accusée à tort d’avoir agressé une collègue. » Harcelée, à bout, elle contacte les syndicats, alerte la médecine du travail, son médecin traitant et une psychologue. « Je ne me suis pas démontée. Car, depuis des années, je me battais pour être titularisée. J’ai fait une demande de mutation que j’ai obtenue. » À la retraite dans deux ans, Marcelle jure de « tout balancer ». Prévenir À quelques exceptions près, les entreprises n’ont pas pris la mesure du sujet. Mais elles « cherchent à se protéger  », constate Me Paul Fourastier qui leur propose d’actionner des leviers. À commencer par l’affichage obligatoire du règlement intérieur qui doit mentionner les articles du code du travail relatifs au harcèlement et au sexisme. Il préconise aussi la mise en place d’une charte éthique, écrite avec l’aide de l’employeur, sur laquelle figure un code de bonne conduite. L’avocat conseille de former les managers à la prévention et à la détection des cas de harcèlement sexuel et encourage l’installation d’un système d’alerte, une sorte de hotline interne qui permettrait de recueillir les témoignages en toute confidentialité.
Audrey Sommazi

Sur la photo : Selon les chiffres publiés par le Défenseur des droits en 2014, plus de 20 % des femmes actives ont été confrontées à une situation de harcèlement sexuel au cours de leur vie professionnelle. Crédits : Fotolia