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Publié le jeudi 13 juin 2019 à 21h19min par Johanna Decorse

« La vente d’un Caravage est un événement exceptionnel »

Cinq ans après sa découverte dans un grenier, le tableau Judith et Holopherne attribué au Caravage, sera mis aux enchères le 27 juin prochain. Me Marc Labarbe, organisateur de la vente, revient sur cet événement mondial qui « a commencé et se finira à Toulouse ».

Me Marc Labarbe, la question de l’authenticité de l’œuvre qui a animé le microcosme de l’art durant plusieurs mois est-elle tranchée ?
Il n’y a plus de débat. Après avoir affirmé que le tableau de Toulouse était une copie de Pinson, peintre flamand contemporain du Caravage, les rares voix qui continuent de chuchoter sur le sujet disent maintenant qu’il s’agirait d’une deuxième copie de ce même Pinson. Or les conclusions données par les principaux experts montrent qu’en aucun cas il ne peut s’agir d’une copie. Les radiographies faites par Rossella Vodret, ancienne directrice de la Galleria nazionale d’arte antica à Rome, qui a procédé à des analyses techniques sur la moitié des œuvres connues du Caravage, ont montré que le tableau présentait toutes les plus importantes caractéristiques typiques de sa technique picturale. Que demander de plus ? Les jalousies et la guerre que se livrent les experts italiens polluent la vision qu’on a du tableau.

Pourquoi autant d’agitations ?
Le Caravage est un artiste que l’on a découvert récemment. C’est en 1951 qu’a eu lieu la première exposition à Milan mais sur le marché, on en parle surtout depuis les années 1970. Il reste encore beaucoup de choses à découvrir sur ce peintre et cela donne envie à tout le monde de devenir « le patron » du Caravage. Tout le monde veut prendre sa place. C’est une question de pouvoir et d’argent.

Comment cette toile a-t-elle pu se retrouver à Toulouse ?
Il faut savoir déjà qu’il y a eu plusieurs Caravage à Toulouse. J’ai trouvé trois tableaux dans les inventaires de deux familles toulousaines. Un membre de l’une de ces deux familles travaillait à Rome pour le pape. On sait aussi qu’il y a eu des Caravage dans des loteries à Toulouse car à une certaine époque, Le Caravage, personne n’en voulait. Pour ce tableau-là, on a tellement cherché depuis cinq ans que l’on a plusieurs versions possibles. Et c’est bien parce qu’on en a plusieurs, qu’on ne peut en valider aucune. On continue de chercher. La piste napoléonienne ne doit pas être négligée. Un ancêtre officier de mon client a participé à la campagne d’Espagne d’où il a pu ramener l’œuvre.

Comment anticipez-vous cette vente ?
Il peut tout se passer mais j’ai déjà reçu des marques d’intérêt. Aujourd’hui je n’ai pas que des amis. Avoir décidé de faire cette vente à Toulouse est considéré par beaucoup comme une folie. Parce que vendre une telle œuvre ici c’est démontrer qu’on peut vendre une toile d’importance en province. C’est contre nature pour Christie’s ou Sotheby’s qui ne le veulent pas. Les clients pour acheter ce type d’œuvres ne sont sans doute pas à Toulouse mais je voulais la montrer aux Toulousains qui pourront la découvrir du 17 au 23 juin à la maison de vente et aussi défendre les commissaires-priseurs de province. Voilà pourquoi la vente a lieu ici. La question n’est pas de savoir comment j’ai eu la chance de trouver le tableau mais comment j’ai pu le garder. Grâce à la confiance de mon client.

Il s’agit sans doute du plus beau coup de votre carrière ?
C’est le coup majeur de ma carrière mais peut-être aussi de tous les commissaires-priseurs de France ! Car ce qui m’arrive aujourd’hui n’est jamais arrivé. C’est une vente exceptionnelle parce qu’il s’agit d’une œuvre magistrale, dans un très bon état d’un peintre iconique dont aucun tableau jusqu’à aujourd’hui n’a fait l’objet d’une vente aux enchères publiques et parce que c’est un petit commissaire-priseur qui la fait.

Ce qui ne vous empêche pas d’émettre des hypothèses ?
En effet. Dans la Bible, il est écrit que d’abord Judith égorgea le général Holopherne et qu’ensuite, elle lui trancha la tête. Dans la version de 1598, conservé au musée Barberini à Rome, Judith semble écœurée et regarde le général, celui-ci a un regard surpris, la main gauche fermée. La scène de la toile toulousaine semble se dérouler avec deux secondes d’écart. Là, Judith découpe la tête, du côté du général, on n’est plus dans la surprise mais dans la douleur, sa main est ouverte. Judith ne regarde plus Holopherne mais le spectateur. Elle assume son geste. Autre chose, Judith porte à l’oreille une boucle, une perle baroque avec un petit ruban noir, comme la Judith de Rome ou la Salomé avec la tête de saint Jean-Baptiste de la National Gallery de Londres. Ces éléments que j’ai découverts n’ont pas forcément été repris mais après cinq années consacrées à ausculter ce tableau, je peux en parler mieux que beaucoup d’experts et je suis totalement certain que c’est un Caravage.
Recueilli par Johanna Decorse

Sur la photo : L’expert Eric Turquin, l’un des premiers à avoir authentifié l’œuvre et Me Marc Labarbe (à droite) devant le tableau Judith et Holopherne du Caravage. Crédit ericturquin


Pratique : Le tableau Judith et Holopherne sera exposé du 17 au 23 juin, de 14h à 18h à l’Hôtel des ventes Saint-Aubin, 3 boulevard Michelet à Toulouse. Entrée libre et gratuite. Prévue le 27 juin à la Halle aux Grains de Toulouse à 18h, la vente est ouverte au public dans la limite des places disponibles. Possibilité de suivre la vente en directe sur le site dédié www.thetoulousecaravaggio.com. Renseignements : Maison de ventes Marc Labarbe : 05 61 23 58 78

Un chef d’œuvre retrouvé dans un grenier

De cette version de Judith et Lophophore peinte vers 1607, on ne connaissait que sa copie réalisée par le peintre-marchand flamand Louis Pinson, contemporain du Caravage, aujourd’hui conservée au Palazzo Zevalos de Naples. On comprend ainsi combien que la découverte, en avril 2014 dans le grenier d’un immeuble toulousain, de ce tableau, admis depuis comme étant l’original, a pu secouer le monde de l’art. Son propriétaire l’a d’abord montré à Maître Marc Labarbe qui en a confié l’expertise au cabinet parisien d’Eric Turquin.
Avec son équipe, cet expert renommé en tableaux anciens a analysé la toile pendant deux ans dans le plus grand secret et a été l’un des premiers à l’authentifier. Reconnu comme une « œuvre majeure », le tableau a été classé Trésor national en 2016 par le ministère de la Culture, statut qui a bloqué sa sortie du territoire pendant trente mois. A l’issue de ce délai, en novembre 2018, l’État a annoncé qu’il ne se portait par acquéreur du tableau. La toile a pu être présentée depuis à Paris, New-York et Londres. Cette huile de 144x173 cm, estimée entre 100 et 150 millions d’euros, sera dévoilée au public du 17 au 23 juin à l’Hôtel des ventes Saint-Aubin, à Toulouse, avant sa mise aux enchères le 27 juin prochain. La mise à prix de ce chef d’œuvre du maître italien a été fixée à 30 millions d’euros. Seulement soixante-huit toiles de Michel-Ange Merisi da Caravaggio, dit Le Caravage, sont connues à travers le monde dont cinq sont entre des mains privées. Trente-huit sont localisées en Italie, vingt-deux dans le reste de l’Europe et huit aux Etats-Unis.