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Publié le jeudi 20 avril 2017 à 22h06min par Valérie Ravinet

Présidentielle 2017. L’analyse économique des mesures de Jean-Luc Mélenchon

La rédaction de ToulÉco se met au diapason des présidentielles. Nous avons demandé à un panel de décideurs - économiste, patron, syndicaliste, etc. - d’apporter leur éclairage sur les programmes économiques des principaux candidats. Aujourd’hui, celui de Jean-Luc Mélenchon.

Parmi ses mesures économiques phares, Jean-Luc Mélenchon propose d’investir 50 milliards d’euros pour faire face à « l’urgence écologique », dont 25 pour le développement des énergies vertes. Son plan d’investissement 2017-2022, d’inspiration keynésienne, se chiffre à 102 milliards d’euros au total ; un investissement financé par l’emprunt pour « injecter une masse suffisante qui remette en route l’activité », dont également 45 milliards d’euros pour répondre à "l’urgence sociale", notamment le logement et sept milliards destinés aux services publics.

Comment percevez-vous cette mesure ? Vous parait-elle de nature à remettre en route une part importante d’activité ?

Gilles Nakache  : Beaucoup de PME sont réservées sur l’intervention de l’État dans le domaine économique, elle relève d’un autre temps. Toutefois, concernant la planification écologique, on peut se dire « pourquoi pas » ? Le chemin de l’écologie est un des vecteurs économiques qu’il ne faut pas négliger. Je ne rejoins pas le candidat sur la façon de faire, mais sur l’objectif, oui, il est essentiel de considérer l’écologie comme une urgence. En revanche, je doute que les marchés financiers suivent l’idée d’un nouvel accroissement de la dette publique. L’emprunt n’est pas un puits sans fond ; à un moment, il faut quand même payer l’addition.

Pierre-André Buigues : Le plan d’investissement de Jean-Luc Mélenchon comprend 102 milliards financés par l’emprunt sur cinq ans et 173 milliards de nouvelles dépenses publiques, ce qui place le déficit, selon le candidat, à 4.8%.
A priori, je comprends la relance keynésienne, qui est possible dans certains cas lorsqu’on a des marges de manœuvre. Mais la France n’en a pas. La dette française est aujourd’hui détenue à 65% par des capitaux étrangers. Vont-ils accepter de financer davantage, alors que le redressement des taux d’intérêt se dessine ? Par ailleurs, la Banque Centrale européenne ne peut pas prêter directement aux États, un changement que l’Allemagne n’acceptera pas, les pays nordiques non plus. Ce que dit Mélenchon, c’est que si les partenaires refusent de prêter, il ira jusqu’au bout, ce qui se traduit par une sortie de l’Euro. Si on se lance dans cette expérience, il n’y aura pas d’autre issue.

Grégory Martin (photo)  : Nous sommes donc en train de dire que l’Europe ne va pas financer un plan en faveur de l’écologie alors que la dette de la planète est plus importante que la dette financière ? Que la menace de voir s’écrouler toute l’économie si on n’avance pas rapidement dans ce domaine est réel ? Nous puisons des énergies qui se réduisent à vitesse grand V tout en continuant à considérer qu’on ne peut pas financer de tels plans. Ce qui est malheureux, c’est que l’Allemagne n’a pas eu besoin de réaliser de grands emprunts pour créer 400.000 emplois dans les énergies vertes. L’intérêt de l’Allemagne est donc bien de dire « réalisez ces investissements mais vous n’avez pas besoin de mécanismes européens de solidarité pour le faire ». Or la politique de transition énergétique est forcément au minimum européenne. Jean-Luc Mélenchon touche ici du doigt la limite d’un système, alors que 195 pays ont signé des engagements en ce sens dans les accords Cop 21 et Cop 22. La question d’une politique à 27 pays se pose aussi ici.

De façon pratique, le candidat de la France Insoumise s’appuie sur des rapports comme ceux de l’Ademe qui estiment que le gisement d’emplois s’évalue entre 650.000 et 800.000 dans l’économie verte. Ce qu’il oublie, c’est qu’une méthode aussi autoritaire ne peut pas fonctionner pour mettre en place ce plan. La question du dialogue social est fondamentale en la matière et il Jean-Luc Mélenchon l’oublie.

Vincent Aguilera  : Le rôle des chambres consulaires vise à aider les entreprises à s’engager à la sobriété énergétique Concernant la rénovation énergétique, une mesure de 50 milliards d’euros n’est pas utile, ça se fait déjà dans le logement social sans emprunt, on peut aller plus loin. La relance filière bois déjà en cours sans les mesures de Jean-Luc Mélenchon.

Autre mesure avancée par le candidat Mélenchon : la séparation des banques d’affaires et de détails, pour mettre fin à la cotation continue des entreprises en bourse et construire un système bancaire plus solide, et la création d’un pôle public bancaire. Que vous inspire cette mesure ?

Pierre-André Buigues (photo)  : Pendant longtemps banques de dépôt et banques d’affaires étaient séparées. Elles n’ont été réunies que dans les années 90 sous l’influence des lobbies bancaires. En tant qu’économiste, j’ai de la sympathie pour cette mesure. En 2013 a été votée une loi à minima sur cette séparation, avec par exemple 1% seulement des activités de la Société Générale et de BNP Paribas jugées suffisamment risquées pour être isolées dans des filiales. Cette mesure implique une garantie implicite pour les banques de détail et les citoyens. La faillite d’une grande banque peut entrainer des problématiques économiques importantes. Il faudrait aller plus loin mais le lobby bancaire est extraordinairement puissant, ce qui ne saurait être négligé.

Grégory Martin  : On constate les dégâts sur les projets économiques en lien avec le décalage de temps entre une économie financiarisée et son besoin de dividendes rapides, et un appareil de production qui a besoin de temps. Ce type de mesure permettra-t-il de réduire cet écart-là ? J’ai l’impression qu’on irait dans le bon sens en l’adoptant mais je doute de la capacité de ce candidat à savoir entrainer l’ensemble des forces en présence, notamment l’Europe.

Gilles Nakache : je rebondis sur la seconde partie de la proposition, la création d’un pôle public bancaire global. Le lien entre financement bancaire et PME est indissociable, mais il faut le gérer. D’un point de vue général, la proposition de Jean-Luc Mélenchon tel que décrit dans ce programme ne me parait pas réaliste, avec des regroupements trop larges et des droits de saisine trop ouverts. Elle ne permet pas de créer la spirale positive qui permette à la PME d’investir et de se développer.

Vincent Aguiléra : Il est fait référence ici à la crise financière de 2008 qui se transforme en crise économique profonde. Aujourd’hui séparer les deux types de banques peut être positif. Par rapport aux accords de Bâle III, les réglementations sont contraignantes pour les banques et pour les financements. Les modes de financement alternatif -crowdfundig, crowd equity, plateforme collaborative- qui connaissent un développement important ne sont pas évoqués. On évoque seulement le système traditionnel et c’est dommage, parce qu’on n’anticipe pas.
Propos recueillis par Valérie Ravinet

Crédits photo : Rémy Gabalda - ToulÉco

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