ToulÉco

Publié le dimanche 25 juin 2017 à 15h00min par Johanna Decorse

Salau : l’amiante mine le projet - 5/6

Outre le financement du projet de réouverture de la mine de Salau, selon eux « nébuleux », les opposants à la reprise industrielle du gisement ariégeois pointent les risques sanitaires liés à la présence d’amiante dans la roche. Le sujet fait débat.

Suite de l’article :Du tungstène dans les Pyrénées : les opposants dénoncent une vaste « escroquerie »

La question de l’amiante, fibre minérale aux effets cancérogènes, interdite en France depuis 1997, s’est posée dans la mine de Salau dès le début des années 1980. À l’époque, la CGT alerte la médecine du travail pour des demandes, émanant de mineurs, de reconnaissance en maladies professionnelles provoquées par l’inhalation de fibres d’amiante. Le syndicat contacte aussi le physico-chimiste Henri Pézerat qui depuis son laboratoire de Jussieu est alors à la pointe en France du combat contre l’amiante.

En 1984, le chercheur du CNRS, suite à l’analyse d’échantillons du minerai de Salau communiqués par les mineurs ou prélevés dans les stériles de mine accessibles à l’extérieur du site, identifie l’actinolite, une variété d’amiante de la famille des amphiboles.

Dans un second rapport, en 1986, il confirme la présence d’actinolite dans des échantillons de poussières qu’il a pu analyser. La même année, avec sa compagne Annie Thébaud-Mony, aujourd’hui directrice de recherche honoraire à l’Inserm, ils recensent quatorze cas d’atteintes respiratoires dont quatre asbestoses confirmées (fibroses pulmonaires) et deux décès par cancer broncho-pulmonaire. Ils préconisent un suivi médical de tous les mineurs. Trente ans plus tard, dans un rapport de septembre 2015 adressé à la préfète de l’Ariège, la chercheure en santé publique, est revenue sur cet épisode : « Aucune suite n’a été donnée à nos préconisations et la fermeture de la mine a entraîné la dispersion des mineurs. C’est ainsi que se construit l’invisibilité des maladies professionnelles. »

Pas d’amiante selon Variscan Mines

Pour Mme Thébaud-Mony, « rouvrir la mine de Salau mettrait gravement en danger la santé des mineurs et des riverains » et « toute intervention d’exploration et d’extraction dans le gisement au niveau de la roche encaissante qui contient le minerai, revient à une intervention en terrain amiantifère ».

Ce qu’a confirmé l’étude d’empoussièrement fibreux du BRGM en janvier 1984. L’ingénieur Jean-Louis Boulmier y indiquait : « La microscopie électronique montre que la moitié des fibres observées ne sont pas de l’amiante. Pour les autres, il s’agit d’actinolite dont les fragments fibreux dénombrés possèdent parfois un faciès asbestiformes. » Pour conclure : « De l’actinolite fibreuse classée comme amiante est présente dans les roches de la mine de Salau. »

Pour autant, les dirigeants de Variscan Mine, s’appuyant sur leurs propres rapports d’expert, contestent toujours la présence d’amiante dans la mine. Ils admettent seulement le fait que les mineurs, dont beaucoup avaient travaillé auparavant dans d’autres sites et avaient donc pu selon eux être exposés aux fibres cancérogènes, aient pu respirer des poussières d’amiante émises par les freins et les embrayages des engins de mines.

Le débat dans le débat

Les divergences entre les uns et les autres se situent au niveau de la caractérisation des variétés d’amphiboles en tant qu’amiante et de leur dangerosité. Pour Michel Bonnemaison, il s’agit d’une affaire « montée de toute pièce ». « Toutes les amphiboles ne sont pas forcément de l’amiante. L’actinolite présente à Salau contient des cristaux prismatiques et n’a rien à voir avec l’actinolite amiante, dite asbestiforme, qui correspond à un faciès géologique particulier avec des cristaux long et flexueux », assure le géologue.

Pas si simple indique l’Agence nationale de sécurité sanitaire, alimentation, environnement, travail (Anses) dans un rapport d’expertise collective de décembre 2015 : « Il n’existe aucune donnée toxicologique scientifique validée permettant d’affirmer que les fragments de clivages (NDLR particules issues du concassage et du broyage de la roche pour extraire le minerai) sont moins toxiques que leurs homologues asbestiformes. » L’Anses conclut qu’il y a donc lieu d’appliquer la réglementation amiante en présence de telles particules.

« L’amiante est dangereuse sous toutes ses formes. L’État refuse de prendre au sérieux nos travaux scientifiques et Variscan a pour seule obsession de rouvrir cette mine au mépris de la santé publique (…) Décennies après décennies, de vrais fausses controverses remettent en débat et en doute, des connaissances indubitables sur les conséquences sanitaires des risques industriels et de dangers avérés et connus tels que l’amiante et l’arsenic », explique Annie Thébaud-Mony.

Depuis ces derniers mois, la polémique a pris une telle dimension que l’Etat a décidé de mettre les formes dans ce dossier. Le 23 février, la préfecture de l’Ariège a annoncé la mise en place d’une commission locale d’information, de concertation et de suivi (Clis) dont la première réunion s’est tenue le 22 mars.

Pression du ministère de l’Industrie

Par ailleurs, l’État a imposé au porteur de projet, Variscan Mines – puis Mines du Salat après le transfert du titre minier – une évaluation préliminaire des risques sanitaires et environnementaux et notamment amiantifères. Variscan Mines, en plus de sa propre étude, a l’obligation de financer une tierce expertise pour le compte de l’État. Dans la convention du 14 mars relative aux modalités de mise en œuvre du permis exclusif de recherches Couflens », il est bien précisé que l’exploration du site est « strictement conditionnée » aux résultats de ces deux études.

Si la présence d’amiante était confirmée le projet serait donc arrêté. Christophe Sirugue, secrétaire d’Etat à l’Industrie, favorable à la reprise industrielle de la mine de Salau, se montre plus nuancé. Dans un courrier adressé en novembre 2016 au Premier ministre de l’époque, Manuel Valls, il indique que si l’évaluation préliminaire « conclut à des risques non maîtrisables » alors seulement « les travaux d’exploration s’arrêteront immédiatement et de la manière définitive ».

Dans ce même courrier, M. Sirugue se montre même très persuasif. « Si le gouvernement venait à changer de position (NDLR sur le permis), il est probable que ce revirement susciterait un intérêt médiatique, ce qui (l’) affaiblirait et ne manquerait pas de galvaniser les opposants ce qui rendrait le projet compliqué à engager par la suite », explique-t-il en conclusion de sa lettre.

Études à venir

Variscan Mines estime à environ six mois la durée de cette évaluation préliminaire comprenant des mesures dans l’air et des sondages dans les terrils. « La probabilité que l’on trouve de l’amiante est epsilonesque. Mais cette analyse aura son utilité. Elle nous permettra de connaître la composition exacte des fibres potentielles d’actinolite dans le minerai et de savoir quel type de broyeur utiliser », explique Michel Bonnemaison. Car c’est E-Mines, le laboratoire qu’il a fondé en 2011 et qui a revu à la hausse les réserves de tungstène de Salau, qui effectuera les prélèvements pour cette étude, sous le contrôle du tiers-expert.

Le calendrier présenté à l’occasion de la Clis du 22 mars fixe au mois de mai la nomination de ce fameux expert indépendant ainsi que le démarrage des travaux de mise en sécurité du site. La recherche de l’amiante commencera en même temps et devrait se terminer en octobre pour un début d’exploration à l’automne, sous réserve des résultats de la tierce expertise.
Johanna Decorse

Sur les photos. En haut : Un panneau datant de l’exploitation du gisement de Salau par la société minière d’Anglade avec vue au fond sur les terrils contenant plusieurs centaines de milliers de tonnes de résidus miniers.

En bas : Des carottages réalisés dans d’autres sites miniers français par le laboratoire E-Mines qui effectuera bientôt à Salau les prélèvements pour l’expertise amiante. Crédit ToulÉco - Rémy Gabalda

A lire demain : La mine de la discorde

P.S.

Retrouvez cette enquête dans son intégralité dans ToulEco le mag n°30, à commander en kiosque ou bien à retrouver chez votre marchand de journaux en région Occitanie