ToulÉco

Publié le dimanche 25 juin 2017 à 14h30min par Johanna Decorse

Salau : la mine de la discorde - 6/6

La polémique autour de la présence d’amiante dans la mine de Salau a obligé les autorités à réagir. L’Etat, via la préfecture de l’Ariège, a ordonné des expertises dont les résultats vont conditionner l’exploration du site, sujet de discorde dans la vallée.

Suite de l’article : Du tungstène en Ariège : l’amiante mine le projet
Deux années d’attente pour l’obtention du permis d’exploration de l’ancienne mine de Salau, six mois de plus pour l’évaluation du risque amiantifère, Michel Bonnemaison, le directeur général de Variscan Mines qui porte le projet reprise industrielle, a appris à ne pas se montrer pressé. « Les premiers emplois seront pour 2018 et non pour cette année comme cela était prévu », conclut-il, fataliste. Ces nouveaux délais vont lui laisser le temps de préciser son projet et notamment l’implantation d’une usine de valorisation à Saint-Girons.

Comprise dans l’enveloppe de 25 millions d’euros crédités par l’Australien Apollo Minerals, cette unité serait un pas de plus vers un début de « filière » veut croire le ministère de l’Industrie. Elle serait destinée à la transformation du minéral de scheelite contenant le tungstène, provenant de Salau, en oxyde de tungstène, la forme la plus élaborée avant le métal.

Autre gros volet du permis d’exploration qui porte sur un périmètre de recherche de 42m2, la construction d’une galerie souterraine de 2,1km de long et de 25m2. Son entrée se situerait à une distance de 500 à 1000 mètres du village de Salau, dans la vallée du Salat ou de son affluent, le Cougnets. L’idée de Variscan Mines étant d’explorer l’ancienne mine creusée dans le massif de la Fourque à partir de 1230 mètres d’altitude mais aussi en-dessous en passant « sous la montagne ».

« Extraire davantage »

De quoi augmenter les chances de trouver du minerai et assurer trente à quarante années de vie au site. Le projet est aussi d’exploiter le tungstène avec des teneurs de coupure beaucoup plus basses, à 0,3% contre 1,5% auparavant de façon à en extraire davantage. « L’ancienne mine avait un rendement de 80% et perdait 20% de sa ressource dans le processus d’extraction. On ne tue pas le bœuf que pour le filet », explique Michel Bonnemaison.

Une mine durable et responsable, sans nouveau stockage de rejets miniers à l’extérieur, le projet a de quoi séduire. Pourtant, il divise profondément les habitants de la vallée. À coup de banderoles, de prises de parole et de réunions publiques, chaque camp défend ses positions.

Et pas toujours de manière franche et cordiale. Dans un courrier adressé à Henri Richl, maire de Couflens depuis 2001, le Collectif Couserans accuse « la racaille néo-rurale engraissée au RSA de vivre des jours heureux en fumant du H en toute fainéantise ». « C’est vous les poisons, c’est vous l’amiante, les pollueurs de site qui voulez laisser la vallée dépeuplée pour vos agapes enfumées », conclut le mystérieux collectif.

Ancien responsable de l’entretien de la mine de Salau de novembre 1972 à 1986 mais farouche opposant à la réouverture de la mine, l’édile de 82 ans ne décolère pas. « Quand la mine a fermé, tout le monde est parti. Aujourd’hui, la vallée vit grâce aux nouveaux habitants. La commune de Couflens compte 84 habitants dont 95% travaillent », explique-t-il.

Des emplois menacés

Pour Jacques Renoud, premier adjoint au maire, installé depuis 1995 à Couflens comme apiculteur, il y a un « vrai décalage entre les Ariégeois « de souche » et les néo-ruraux qui ont occupé un territoire que les premiers ont déserté ». « Nous sommes venus habiter là pour le calme et pour la nature sauvage et préservée. Une reprise industrielle de la mine, avec tout ce que cela implique, est incompatible avec les activités touristiques et pastorales qui ont été créées. Les emplois locaux liés à la mine seront limités et peu durables et détruiront les emplois existants », affirme l’élu.

Pour les défenseurs de la mine, le projet est au contraire une « chance ».

« Pourquoi priver le territoire d’une possibilité de développement économique ? Cette mine, il faudra la faire durer dans le cadre d’une exploitation raisonnée, pour laquelle une redevance pourra aussi être demandée. La dernière année avant la fermeture, pour financer le plan social, on a détruit en six mois deux ans d’exploitation. On a sorti que du riche à 2,5%. Le reste a été foutu en l’air dans les terrils », raconte Jacques Soucasse, ancien technicien chimiste de la mine de Salau et co-président de l’association PPERMS (Pour promouvoir l’exploitation responsable de la mine de Salau), favorable au projet.

D’autre anciens mineurs ne comprennent pas cette polémique autour de la mine. Ils évoquent leur routine quotidienne sur leurs engins et dans les galeries, les vacances à Menton grâce au comité d’entreprise, leurs quatorze mois de salaire à 10.000 francs mensuels. « On était jalousés dans la vallée », racontent-t-ils. L’amiante, ils n’en ont jamais entendu parler. « Ce qui a tué les autres, c’est la silicose, du temps où ils travaillaient dans les mines de charbon », assure Patrick Artéro, 61 ans, résidant à Seix, un peu plus bas dans la vallée. A 69 ans, Joseph Bernière a gardé en mémoire les visites médicales annuelles à Purpan. « On me disait que j’avais les poumons d’un nouveau-né. Mais je mettais le masque chaque fois qu’il le fallait. »

Pique-nique déconseillé

Réunis il y a quelques jours sur le carreau de la mine, ces anciens mineurs remarquent avec étonnement la présence de nombreux arbres. « Il y a trente ans, il n’y avait rien », se souviennent-ils. Malgré la présence d’arsenic et de nombreux métaux lourds contenus dans les rejets miniers stockés à l’extérieur, des bouleaux ont poussé sur les terrils. Cette espèce pionnière qui s’accommode très bien des sols pauvres est la seule pour l’instant à avoir repris ses droits.

Malgré la beauté du site, des panneaux plantés récemment déconseillent aux promeneurs de pique-niquer sur la zone. Ces montagnes resteront-elles ce « désert somptueux » que certains sont venus chercher ? Renoueront-elles avec une nouvelle ère industrielle souhaitée par d’autres ? Impossible à dire. Une chose est sûre, si Michel Bonnemaison a un jour l’occasion de sabrer le champagne, il ne le fera pas auprès des élus de Couflens comme il avait pensé pouvoir le faire en octobre 2015 pour annoncer la réouverture de la mine. Il serait bien reçu.
Enquête réalisée par Johanna Decorse

Sur les photos. En haut : Pour Jacques Soucasse, ancien technicien chimiste de la mine de Salau et co-président de l’association PPERMS, le projet de réouverture est « une chance » pour la vallée.

En bas : Gérard Saggioro et Jacques Renoud, opposants de la première heure à la reprise industrielle du gisement ariégeois. Crédit Rémy Gabalda - ToulÉco

P.S.

Retrouvez cette enquête dans son intégralité dans ToulEco le mag n°30, à commander en kiosque ou bien à retrouver chez votre marchand de journaux en région Occitanie