Étienne Berthier, comment une île a-t-elle pu rester invisible ?
Il faut nuancer la découverte. Cette île existait déjà sur certaines cartes argentines, mais elle était mal positionnée, à environ deux kilomètres de l’endroit où elle se trouve réellement. On peut donc parler d’une demi-découverte. Elle est isolée au milieu de l’océan, d’une taille très modeste - de l’ordre d’un terrain de football - et basse. Une partie de l’année, elle est prise dans la banquise, donc inaccessible. En hiver, la glace de mer se forme autour d’elle et bloque naturellement toute navigation. En été, lorsque la banquise fond, elle redevient accessible mais reste difficile à identifier, car elle est très blanche et peut être recouverte de neige ou de déjections d’oiseaux. De loin, on peut la confondre avec un iceberg que les navigateurs ont coutume d’éviter. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles personne n’avait vraiment cherché à aller voir de près.
Les satellites n’avaient pas permis de l’identifier ?
C’est justement ce qui rend cette histoire intéressante. On a l’impression que toute la planète est parfaitement cartographiée, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Les satellites ne photographient pas systématiquement tous les océans, ils ciblent davantage les continents, les zones d’intérêt connues, les glaciers, les villes, les littoraux. Sur l’océan, certains capteurs ne voient pas grand-chose d’utile, donc il n’y a pas forcément d’images très détaillées. Et même si une image avait été prise, il aurait fallu que quelqu’un regarde précisément cet endroit et se dise « ce point blanc n’est ni un iceberg, ni un morceau de banquise, mais bien une terre émergée ».
Peut-il rester d’autres terres inconnues dans ces régions ?
La marge de découverte existe encore, mais elle concerne surtout de très petits objets, difficiles à distinguer, dans des zones peu observées ou peu fréquentées.
Où se trouve précisément cette île ?
Quand on parle du continent antarctique, les glaciologues distinguent généralement trois grands ensembles : l’Antarctique oriental, qui est la plus vaste partie ; l’Antarctique de l’ouest, séparée de la première par la chaîne transantarctique ; et la péninsule, cette avancée montagneuse qui fait face à Ushuaïa et à la Terre de Feu. C’est dans cette région que se situe l’île en question.
Cette île est-elle apparue à cause du réchauffement climatique ?
Non, pas directement. C’est un point important. La péninsule Antarctique est l’une des régions qui se réchauffent fortement, et les glaciers y reculent de manière marquée. Mais dans le cas de cette île, nous sommes très au nord de la péninsule, dans une zone où il n’y avait probablement plus de glace permanente depuis longtemps.
On pourrait imaginer, dans d’autres cas, qu’une île apparaisse parce qu’elle était recouverte par un glacier et qu’elle devient visible avec la fonte. Mais ici, ce n’est pas l’explication. La découverte n’est donc pas directement liée au changement climatique, même si la région, elle, est bien concernée par le réchauffement.
Pourquoi des glaciologues sont-ils impliqués si l’île elle-même n’est pas glaciaire ?
Parce que la mission allemande qui a permis cette observation était une mission polaire, menée avec le Polarstern, le navire brise-glace de l’Institut Alfred Wegener. Elle portait notamment sur l’étude de la banquise. La glace est donc présente dans l’histoire, mais plutôt autour de l’île : c’est la banquise qui rend l’accès difficile une partie de l’année, et c’est aussi l’environnement polaire qui explique pourquoi des glaciologues et des spécialistes des régions froides se sont retrouvés concernés par cette découverte.
Pourquoi êtes-vous intervenu pour commenter cette découverte ?
Je travaille sur l’évolution des glaciers et des calottes polaires à partir d’images satellites. Je m’intéresse notamment aux régions polaires, dont la péninsule Antarctique. La communauté scientifique polaire fonctionne en réseau. C’est une communauté très internationale qui a beaucoup grandi avec l’essor de l’observation spatiale.
Cette île a-t-elle déjà un nom ?
D’après les informations transmises par des collègues allemands, le nom de « Eydernorn » circule, mais il n’est pas encore officiel… En Antarctique, les questions de toponymie sont toujours particulières, car le continent a une histoire géopolitique complexe, avec des revendications territoriales et des zones d’influence scientifique.
Propos recueillis par Valérie Ravinet
Sur les photos : Étienne Berthier, glaciologue au Legos – Crédit : Legos. // Découverte d’une île en Antarctique – Crédit : Alfred-Wegener-Institut / Simon Dreutter.
