L’an passé, lors du vingt-cinquième anniversaire de Nubbo, vous aviez parlé d’une forme de « normalisation économique » dans le monde des start-up. Est-ce toujours votre vision aujourd’hui ?
J’ai utilisé le terme de normalisation de manière un peu hâtive. Nous sommes depuis mi-2023 dans la fin d’une courbe d’excitation. Nous avons passé la phase d’explosion du nombre de levées de fonds et des valorisations très élevées. Nous sommes désormais face à une relative montée en maturité de l’écosystème. C’est-à-dire que sous cette contrainte financière, de plus en plus de start-up s’accordent des temps de recherche et développement plus long avant de se lancer dans des levées. Elles vont aussi se positionner sur des solutions plus frugales qui permettent de dégager plus rapidement de la rentabilité et d’être moins dépendantes d’une course aux financements.
En revanche, les jeunes pousses sont moins matures au moment où elles candidatent chez nous. Elles sont beaucoup moins avancées conceptuellement, que durant les années de boom entre 2020 et 2023, sur leur feuille de route technique et notamment sur les hypothèses de modèle économique. C’est dû aux contraintes économiques fortes. Il faut dire qu’avec les chutes drastiques des financements en amorçage ou en série A, de plus dans un contexte politique et géopolitique qui est très compliqué, se lancer aujourd’hui dans une création de start-up deeptech est vraiment moins attractif.
Quel est le rôle de Nubbo dans cet environnement complexe ?
Notre objectif, contrairement à des accélérateurs privés, ce n’est pas forcément de chercher à maximiser les projets à meilleur potentiel de rendement économique, mais plutôt d’essayer de maximiser le nombre de projets que l’on peut faire passer de l’état de start-up à celui de PME « normale » et en début de croissance.
Ce que l’on essaye de faire, c’est donc d’œuvrer davantage avec le monde universitaire. Dans le cadre du pôle universitaire d’innovation (PUI), nous travaillons depuis 2023 en collaboration avec Toulouse Tech Transfert pour accompagner la Communauté d’universités et établissements de Toulouse (ComUE) à amener la technologie développée dans ses labos de recherche, à un état transférable à une entreprise. Nous n’avons cessé d’amplifier ce programme.
Vous déplorez depuis longtemps le faible taux de femmes à la tête des start-up et qui lèvent des fonds. Où en est-on aujourd’hui et comment remédier à cette situation ?
Chez Nubbo, nous avons 13 % de porteuses de projet. C’est quand même ridiculement faible, mais c’est mieux que la moyenne des autres accélérateurs qui est à moins de 10 %. La situation ne s’améliore pas en partie à cause du monde éducatif. La réforme du bac avec la suppression des maths dans le tronc commun pendant quelques années a été une erreur. Un nombre important de filles, en fin de seconde, n’ont pas choisi l’option maths. Et aujourd’hui, il y a une baisse importante du nombre de femmes qui entrent en école d’ingénieurs. Heureusement les maths ont été réintroduites, mais une génération a été sacrifiée.
« Notre but est de maximiser le nombre de projets que l’on passe de l’état de start-up à celui de PME dites normales. »
Et puis plus globalement, il y a aussi tout un système éducatif, école et parents, qui autorise globalement peu les filles à penser de façon ambitieuse. Les modèles d’entrepreneures ne sont encore pas assez nombreux. Il y a toujours de l’autocensure chez les femmes. Je suis bénévole chez les Premières Occitanie, structure qui accompagne les femmes créatrices d’entreprises. J’ai été très frappée du fait que, lorsqu’elles nous présentaient leur business plan financier, on avait des projections qui étaient anormalement modestes par rapport à la nature même du projet d’entreprise qu’elles défendaient. Le premier travail que l’on mène, ce n’est donc pas un accompagnement pratique et technique. Nous les poussons à se décomplexer, à réfléchir sans frein ni biais de minoration aux moyens dont elles pourraient avoir besoin.
Nubbo est une entreprise à mission qui accorde une grande importance à la transition environnementale. Où en est l’écosystème des start-up par rapport à ce sujet majeur, alors que l’on parle parfois de « backlash écologique » ?
Nous avons peu de Greentech qui passent par chez nous, car notre écosystème est plus centré sur l’aérospatial, la défense ou encore la santé. Mais par rapport au nombre de dossiers que nous recevons sur cette thématique, nous n’avons pas ressenti de baisse. Et sur les entreprises technologiques qui se créent, en particulier dans le spatial, la responsabilité écologique est un vrai sujet de différenciation. Par exemple, ceux qui vont se lancer aujourd’hui sur des sujets de propulsion dans le spatial ou l’aéronautique vont choisir des technologies qui ne vont plus cramer du kérosène, moins par souci de l’impact environnemental lui-même, que par objectif de différenciation technologique et de marché pour rentrer dans la compétition du secteur. Nous sommes donc toujours dans une forme de cercle vertueux par rapport à la dimension environnementale.
L’intelligence artificielle a frappé le monde des entreprises comme un tsunami. Facilite-t-elle ou pas votre travail au sein de Nubbo ?
Sur l’accompagnement des projets, ça vient le faciliter, notamment pour nos collègues qui travaillent sur l’exploration de marché et sur les premières actions commerciales. Nous sommes confrontés à plus de 100 projets par an. Un outil d’IA bien utilisé dans lequel on sait mettre les bons « prompts » pour comprendre rapidement les bases d’un marché, ses grands enjeux macroéconomiques, peut nous simplifier très grandement la vie.
Côté start-up, nous ne sommes pas confrontés à de l’IA fantasmagorique utilisée tous azimuts. Nous sommes dans de l’IA appliquée à un champ précis d’activité, avec une hypothèse de différenciation. Nous avons trois projets autour de l’IA dans notre dernière cohorte de jeunes pousses. L’IA n’est pas utilisée pour remplacer l’humain, mais pour aller beaucoup plus vite sur les différentes hypothèses de conception. L’intelligence artificielle est testée de manière précise et comparée à des processus humains existants. On peut donc faire des vrais bilans coûts-avantages de son utilisation. Dans les deeptech, nous sommes de toute façon dans des industries tellement complexes et à enjeux où la décision finale de l’humain ne sera pas remplacée.
Comment voyez-vous évoluer votre structure dans les années qui viennent ?
Notre avenir ne dépend pas que de moi. Mais aussi et peut-être surtout de nos principaux financeurs, la Région Occitanie et le ministère de la Recherche. Aujourd’hui, nous avons Nubbo, mais nous avons aussi Ocseed, notre société d’investissements en pré-amorçage. L’objectif d’Ocseed, c’est d’essayer de combler le chaînon manquant dans le financement entre les capitaux de départ, les prêts d’honneur et l’intervention des fonds d’amorçage. C’est qu’on appelle la fameuse vallée de la mort du financement. En ce qui concerne Ocseed, nous sommes à la croisée des chemins. La période d’investissement qui avait permis de démarrer cette structure en 2020 va s’arrêter à la fin 2026. Nous avons investi plus de 5 millions d’euros sur vingt-six start-up régionales. La question est de savoir si on repart ou pas pour un cycle supplémentaire d’investissement, ou bien si notre périmètre se réduit à Nubbo. Cela conditionne le périmètre d’affectation de notre équipe, mais aussi les bases du modèle économique que l’on peut envisager à l’avenir.
Propos recueillis par Matthias Hardoy et Martin Venzal. Photos : Rémy Gabalda - ToulÉco
En chiffres
Depuis 2000, Nubbo a accompagné 398 projets dont 87 % ont été transformés en entreprises. Cet accompagnement a généré la création de 3700 emplois. Ocseed est la société de capital risque de Nubbo au capital de 8,84 millions d’euros dédiée au pré-amorçage. Les actionnaires sont à 51 % des banques régionales (Banques Populaires Occitane et du Sud, Caisses d’épargne Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon) et à 49 % la Région Occitanie. Depuis 2020, Ocseed a reçu 263 dossiers de financement et en a retenu vingt-six pour un total de 5,375 millions d’euros.


