« Un théâtre où on ne rit pas est un théâtre dont on doit rire », disait Bertold Brecht. Sans aller jusque-là, force est de constater que, dans le paysage du spectacle vivant, l’humour a pris aujourd’hui en France une place prépondérante. Notre époque anxiogène prêterait-elle à rire ? Toujours est-il que, selon le ministère de la Culture, l’humour représentait, en 2024, 6 millions de spectateurs (+8 %), pour 26.700 représentations (+5 %) sur cette même année. Soit respectivement 8 % du public global et 12 % du spectacle vivant français, pour des recettes évaluées à 160 millions d’euros.
Des résultats impressionnants qui démontrent le succès de l’humour en France. Le 5 mars dernier à Toulouse, la Halle aux Grains a, par exemple, fait le plein pour le deuxième soir du spectacle Yolo, d’Aymeric Lompret. À la manoeuvre, dans les coulisses, la société toulousaine Bleu Citron, devenue une référence dans le Sud-Ouest en 40 ans d’existence. Car derrière les chiffres se cache toute une économie avec, en premier lieu, des sociétés de production. Si son métier historique est la programmation de spectacles, Bleu Citron s’est diversifiée avec l’organisation de festivals (Rose Festival, Lol et lalala, CTRL + F, etc.) et, surtout, la production d’une cinquantaine d’artistes, dont une partie d’humoristes. « Bleu Citron, Pierre- Emmanuel Barré et moi avons créé la structure La Prod, qui produit Aymeric Lompret, Doully, Matthieu Nina et Pierre- Emmanuel », explique Jean-Baptiste Deix, depuis 2008 au sein de la société.
Spécialisé depuis six ans dans l’humour, il a constaté une nette accélération du rythme, avec beaucoup plus d’humoristes, de comedy clubs. « Les réseaux sociaux offrent plus de visibilité, il y a donc plus de propositions, dans tous les styles. Dans la nouvelle génération, on trouve des gens venus du théâtre, du stand-up, des réseaux sociaux… » Et Sylvain Baudriller, associé chez Bleu Citron, de poursuivre : « Le mode de promotion des humoristes a évolué. Avant, cela passait beaucoup par la télé. Aujourd’hui, ce sont davantage les chroniques radio et les réseaux. »
« Un artiste seul a la mainmise sur les revenus, mais perd en qualité de vie, en accompagnement artistique ou stratégique. »
Associée au sein de Bonne Nouvelle Productions, structure de production et d’accompagnement d’artistes et de spectacles créée en 2019 à Toulouse, Christelle Turzi confirme cette diversification avec l’explosion des réseaux sociaux. « Mais certains sont ensuite perdus et se demandent comment faire pour progresser. » D’où l’intérêt de s’appuyer sur des spécialistes, même si celle qui travaille aussi pour la programmation du Printemps du Rire avoue que le métier a changé. « Avant, on allait voir les premières parties pour découvrir des artistes. Aujourd’hui, il y a un travail de veille à faire en ligne, sur Instagram et TikTok. »
Certains artistes, boostés par les réseaux sociaux se sentent capables de rayonner seuls et de gérer leur image. « Les jeunes humoristes se lancent souvent en passant par les comedy clubs, car il est facile de se faire une tournée de quinze dates seul. Mais c’est une économie fragile, où tu es payé 150 euros ou au chapeau, pour quinze à vingt minutes », explique ainsi Jean-Baptiste Deix. Transformer les followers en spectateurs demeure difficile. C’est là que le métier de producteur prend toute son importance. « Je pense qu’un artiste seul, qui réduit les intermédiaires, a la mainmise sur les revenus, mais perd en qualité de vie, en accompagnement artistique ou stratégique. C’est l’avantage d’un producteur », analyse Sylvain Baudriller.
Et puis, si certains ont la fibre entrepreneuriale, d’autres préfèrent se concentrer sur l’artistique et laisser la gestion à des professionnels. Le principe de la coproduction, avec les artistes, se développe aussi fortement, avec des sociétés de production classiques qui s’adaptent. L’exemple de La Prod illustre bien cette évolution.
Par ailleurs, les chiffres, bien que positifs, ne doivent pas cacher une réalité plus complexe pour l’humour. « C’est un secteur qui reste fragile dans l’économie de la salle de spectacle », assure Christelle Turzi, alors que la majorité des spectacles de ce type se joue dans des salles de moins de 200 places. Pour chaque artiste, en fonction de son niveau de notoriété et de la taille de la salle, le modèle économique est en adéquation avec le potentiel de vente. « On est environ sur du 50 % pour les frais d’organisation et de réservation de la salle et 50 % pour le cachet de l’artiste », détaille Sylvain Baudriller. À cela peuvent s’ajouter des droits d’auteur ou de mise en scène, si le comédien a géré ces parties-là.
À partir de toutes ces données, et en concertation avec l’artiste, on détermine le prix des places. Paradoxalement, alors qu’un concert coûte beaucoup plus cher, celui-ci est plus élevé pour un spectacle d’humour, ce qui offre une meilleure rentabilité aux boîtes de production. Ceci s’explique en partie par les subventions accordées à la musique, alors que « l’humour est souvent considéré comme secondaire par les responsables publics », estime Christelle Turzi, de Bonne Nouvelle Productions.
De son côté, La Prod a fait le choix d’un prix jamais supérieur à 35 euros, mais « économiquement, les artistes s’y retrouvent quand même », assure Jean-Baptiste Deix. Pour autant, tous constatent une inflation naturelle des prix, avec des frais qui ont explosé dans les salles. Alors, si l’appétit pour l’humour existe et que l’offre explose, la limite reste le porte-monnaie du public.
Paul Périé
Sur la photo : L’humoriste Juliette Clocher au Zénith de Toulouse, à l’occasion de l’édition 2026 du Printemps du Rire. Crédit : Remy Gabalda-ToulÉco
« Il est facile de se faire une tournée de quinze dates seul, mais c’est une économie fragile, où tu es payé 150 euros ou au chapeau, pour quinze à vingt minutes. »
