Il faut se méfier de l’ambiance d’un QG en début de soirée électorale. Elle est parfois peu indicative de ce qui, au final, va advenir. À quelques rues du bruyant et animé bar Le Winger, où se réunit la gauche, l’équipe de Jean-Luc Moudenc la joue extrêmement sobre. Dans son quartier général d’un immeuble impersonnel de bureaux, aucun militant, seulement quelques membres de la campagne de « Protégeons l’avenir de Toulouse ». Parmi eux, son porte-parole Pierre Esplugas-Labatut, les yeux rivés à son téléphone où, à partir de 20 heures, les premiers résultats vont tomber. Sur un grand écran, la soirée électorale de Franceinfo TV ne parle pas encore de Toulouse, mais de Paris ou de Marseille. Petit à petit, l’adjoint au maire, d’abord très sérieux, affiche un sourire de plus en plus large. Les premières informations qui lui parviennent sont très encourageantes. Pendant un petit peu moins d’une heure, il tient informé les journalistes de plus en plus nombreux sur place, de l’avance qui s’élargit pour son candidat.
Au début de la soirée, il n’y avait que quelques chips et du coca, des pizzas arrivent soudain pour nourrir les troupes. On commence à parler de la Ville rose sur la télévision avec des sondages qui donnent Jean-Luc Moudenc largement vainqueur. Dans les couloirs, quelques cris de joies. Vers 21 heures, le maire est annoncé comme arrivant bientôt à son QG. Caméras et micros se préparent. Chacun essaye d’avoir la meilleure place. La pièce, quasi vide une heure plus tôt, abrite alors une grande partie de journalistes locaux et beaucoup de médias nationaux. Ils vont attendre quarante minutes que le maire réélu peaufine son discours.
« Toulouse est rebelle aux consignes venues de Paris »
Pierre Esplugas-Labatu (photo) joue les premières parties en donnant son sentiment sur cette victoire sans appel : « Nous ne sommes pas surpris. Nous avons su rassembler largement les Toulousains. Jean-Luc Moudenc fait de la politique sans dogmatisme. Les électeurs attachés à une vision modérée et effrayés par la brutalisation de LFI sont venus vers nous et la victoire est nette ce soir », analyse le porte-parole. Le maire arrive au QG accueilli par des applaudissements nourris de son équipe. Une nuée de photographes l’entoure. Parmi les proches qui arrivent au QG, on remarque son ancienne numéro 2, Laurence Arribagé, qui ne pouvait pas se présenter car condamnée à une peine de cinq ans d’inéligibilité.
Jean-Luc Moudenc se faufile pour pouvoir s’exprimer devant micros et caméras. « Merci à tous les Toulousaines et Toulousains qui se sont rendus massivement aux urnes. Ils ont compris qu’il y avait un enjeu majeur, la capacité à vivre ensemble dans les valeurs de la République [...] Ce soir, notre score réuni des Toulousains de sensibilités différentes. Le risque de la division a été conjuré. Toulouse est rebelle aux arrangements politiciens et aux consignes venues de Paris [...] Nous allons continuer dans l’ordre, car il n’y a pas de progrès dans le désordre. »
Face aux questions de la presse, il tacle son adversaire insoumis François Piquemal sur ses valeurs « Ce n’était pas un duel droite-gauche classique. Le mélenchonisme, c’est une rupture avec la République. LFI est un poison mortel », lance, cinglant, l’homme de centre-droit. Il attaque aussi la programme de la gauche : « Les Toulousains ont compris que les temps devant nous seraient difficiles et que toutes ces promesses de gratuité n’étaient pas sincères. » Il le pressentait, il confie aujourd’hui que cette campagne « fut bien la plus intense, la plus rude de sa vie ». Après quelques interviews radio et télévision, le maire et son équipe chemineront vers le Capitole dont ils gardent les clés pour sept ans encore. Ils feront la fête en buvant quelques bières, seule entorse à la « sobriété » revendiquée de leur soirée électorale.
« Une campagne putassière »
Autre salle, autres ambiances. Aux abords du Winger, le bar de la rue de Bayard où François Piquemal a donné rendez-vous à ses militants, une foule dense s’est formée, alimentée tout au long de la soirée par l’espoir d’une victoire de la gauche. Entre attente et incertitude, tous suivent les résultats sur leur téléphone. Quelques minutes avant 20 heures, Agathe Roby, quatrième sur la liste, ne laisse pas transparaître de stress particulier. Bernard, un retraité militant de Saint-Cyprien, qui a participé à la campagne de François Piquemal et compte des amis sur la liste, attend sagement sur une chaise haute, à quelques mètres de l’entrée et des nombreuses caméras présentes.
Petit à petit, les premières annonces nationales tombent. « Lens est passée au RN mais Roubaix est LFI, c’est super. Allez, maintenant, on fait comme Roubaix », commente un groupe de jeunes femmes en terrasse. À l’intérieur, la télévision donne également les noms des premiers élus. À chaque victoire de la gauche, applaudissements et cris de joie retentissent. Au contraire, quand on annonce que Castres ou Carcassonne basculent aux mains du Rassemblement national, des huées se font entendre. Au sein des différents groupes, les premières remontées de terrain et les scores de quelques bureaux de vote, plutôt favorables au maire sortant, font naître l’inquiétude. L’enthousiasme né du premier tour et de l’union à gauche s’estompe. Les visages, jusqu’ici souriants, se tendent et le silence se fait pesant. Quand la victoire de Jean-Luc Moudenc se profile, c’est la douche froide.
Julie-Marie, une jeune enseignante, et son compagnon, arrivés à Toulouse il y a un an et demi, évoquent « une grosse claque » et dénoncent « une campagne putassière » pour expliquer ce résultat.
Une fois le résultat consolidé, certains pleurent ou restent hébétés, quand d’autres ne peuvent cacher leur colère. C’est le cas de Dominique, 78 ans, qui a ses deux filles à Toulouse et qui a tracté à la Reynerie cette semaine. « On va avoir Moudenc sept ans de plus. Peut-être que je ne reverrai pas la gauche à Toulouse… On pensait que c’était la bonne. Il faut voir le matraquage qu’il y a eu toute la semaine, les fake news, les nouvelles alarmantes que les gens ont crues. Sans oublier le matraquage contre LFI depuis des mois. » Interrogée sur les voix qui ont manqué, elle pointe les socialistes. « Est-ce qu’ils sont de gauche ? Pour moi, la gauche, maintenant, c’est LFI, même si on dit que c’est extrême gauche. Il n’y a qu’à voir les propos de Delga… », ajoute la retraitée, qui pointe un maire « réactionnaire, conservateur, qui a défilé pour la Manif pour tous », alors que se font entendre des chants antifascistes.
Pour l’océanographe Catherine Jeandel (photo) aussi, le coup est rude. Les larmes aux yeux, elle est sous le choc à l’annonce des résultats. « J’ai toujours milité pour l’union des gauches », explique celle qui faisait partie des 69 femmes toulousaines qui ont lancé un appel dans ce sens en juillet dernier. « Quand j’ai vu l’union après le premier tour, j’étais heureuse. Mais là, je ne sais pas ce qu’il faut faire… Quelle ville particulière ! Comment peut-elle voter aussi largement à gauche à toutes les élections et rester avec une mairie de droite… », s’interroge la directrice de recherche au CNRS. « C’est triste que la peur des chars russes sur le Capitole, ça fonctionne encore. Je ne comprends pas que les Toulousains ne voient pas que Moudenc accueille le collectif Némésis, Stérin, et pave la route à l’extrême droite », s’étonne-t-elle, avant de se demander si le résultat aurait été différent si François Briançon était arrivé en tête des listes de gauche. « Peut-être que la gauche frileuse toulousaine ne se serait pas faite retourner par Moudenc. »
« Nous serons une opposition qui tient tête »
Peu après 21h30, alors que les premières gouttes de pluie se mêlent à certaines larmes, les deux François sont justement arrivés ensemble, visiblement touchés, mais pas abattus. « Ce soir, on n’est pas triste. Car on a mené une belle bataille, on a tout donné, vous avez tout donné. Face à nous, on a eu la peur, les haineux. Mais on a été digne dans cette campagne, on peut être fier. Et bravo à François qui s’est battu avec force et humilité », a d’ailleurs déclaré le socialiste Briançon.
Ovationné, François Piquemal a poursuivi, remerciant les militants et militantes pour leur engagement et toutes les composantes qui ont permis l’union de la gauche. « Cette semaine, avec François, nous étions plus que des candidats de nos partis respectifs. On a senti un mouvement beaucoup plus collectif et beaucoup plus profond à Toulouse », a clamé le député LFI. Il a ensuite adressé une pensée aux agents de la municipalité et de la métropole « qui espéraient un changement », « aux associations sportives, culturelles et éducatives qui savent ce que c’est que Moudenc au pouvoir ». « Nous serons une opposition qui tient tête. Tenez toujours tête, soyez fiers de ce que vous êtes, fiers que l’âme de notre ville soit profondément humaniste », a martelé celui qui avait créé la surprise au premier tour. « Nous avons sept années pour créer les conditions d’une alternative. » Un mantra qui ressemble fort à un éternel recommencement pour la gauche toulousaine.
Paul Périé et Matthias Hardoy
Photos : Hélène Ressayres et Rémy Gabalda - ToulÉco
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