Il pourrait se la couler douce, à la tête d’une start-up valorisée à ce jour près de 4 milliards de dollars, mais Marc Batty a choisi la terre. « En 2018, j’ai pris une énorme baffe », confie-t-il. Première cause de cet « électrochoc », le rapport du Giec, dont les conclusions sont on ne peut plus claires : il faut agir, maintenant. « Bien sûr, j’avais des notions d’écologie, je savais que la planète se réchauffait et se dégradait mais je n’avais pas compris l’essentiel : les « générations futures », ce sont nous, nos enfants. Pas des humains inconnus dans un avenir lointain », raconte l’entrepreneur.
À cette époque, il pilote Dataïku, start-up spécialisée en science des données qu’il a cofondée cinq ans plus tôt avec trois associés. L’entreprise, en plein essor, se développe en France mais aussi aux États-Unis, où Marc s’est récemment installé. La famille s’agrandit et, avec elle, sa prise de conscience. « La paternité m’a fait changer de regard et la manière dont les Américains vivent nous a scandalisés. Les colis qui s’amoncellent devant les maisons avant Noël, la surconsommation permanente… Et le fait que personne, là-bas, ne parlait de réchauffement climatique », poursuit-il.
Dataïku bat tous les records. Les levées de fonds s’enchaînent, les effectifs explosent, la valorisation dépasse le milliard de dollars. Mais dans le tumulte de cette croissance fulgurante autant qu’épuisante, Marc ne se reconnaît plus. « Je n’ai jamais voulu créer une boîte de 500 personnes. À un moment, j’ai fini par me demander ce que je foutais là. » Alors, à la surprise générale, il part. « Les gens s’imaginaient que ce ne pouvait être que pour un projet encore plus ambitieux ! », s’amuse-t-il.
Retour à la terre et à Toulouse
Retour en France, plus précisément à Toulouse, toujours avec un pied à Paris dans les cercles d’entrepreneurs de la capitale, où le dérèglement climatique se place désormais au cœur des discussions. Marc s’informe, rencontre chefs d’entreprises, cadres ou porteurs de projets en quête de sens. Lui cherche l’impact. Un livre change la donne : Permaculture, Guérir la terre, nourrir les hommes, de Perrine et Charles Hervé-Gruyer, gérants de la ferme du Bec Hellouin. Par la diversification des cultures, l’adaptation aux changements (et pas mal d’huile de coude), les deux agriculteurs parviennent à obtenir des rendements démentiels et tirer un revenu plus que substantiel d’une surface d’à peine 1000 m2. « Je suis convaincu qu’ils ont ouvert une voie. Ils ont montré ce qu’il faudrait faire à grande échelle », souligne-t-il.
Un retour aux sources pour ce diplôméd’AgroParisTech, qui a commencé sa carrière comme ingénieur en pisciculture avant de se consacrer à son autre passion, l’informatique. D’écolo croyant, il devient pratiquant. Feve naît donc en 2020 avec une idée simple : mobiliser l’épargne citoyenne pour acheter des fermes et les louer à des agriculteurs avec option d’achat, moyennant le respect d’une charte d’agriculture bio et diversifiée.
« Aider d’autres entrepreneurs à faire leur coming-out écologique »
Après un démarrage poussif, la foncière a déployé ses ailes. Elle compte aujourd’hui 43 fermes, « en vie » grâce à la participation de 3300 investisseurs, en majorité des particuliers, qui ont apporté près de 50 millions d’euros. Feve s’approche ainsi d’une première étape symbolique : « 1 euro représente environ 1 m2 de terre convertie en surface agroécologique. 100 millions d’euros représentent 100 hectares. C’est la surface de Toulouse ou de Paris, et nous avons parcouru la moitié du chemin. Une belle image, non ? »
La conjoncture n’est néanmoins pas tendre avec les visionnaires, et Marc Batty n’a rien d’un naïf. « Le problème, c’est l’adéquation des fermes aux porteurs de projets. Elles ne sont pas toujours de la bonne taille, en bon état, aux bons endroits. Et puis, il faut être sacrément courageux pour se lancer dans l’agriculture aujourd’hui », reconnaît- il. Au-delà de son engagement au sein de Feve, l’entrepreneur prêche donc la bonne parole sur les réseaux et aide ses pairs à faire « leur coming-out écologiste ». « J’ai la chance d’être reconnu pour ma qualité d’entrepreneur : je peux aller sur ce terrain, montrer qu’on peut enclencher un cercle vertueux tout en créant une boîte qui marche. Je tâche, à mon niveau, de décomplexer et d’encourager les bonnes volontés. »
Marie-Dominique Lacour
Photo : Marc Batty, cofondateur de Feve - Fermes en vie. Crédit : Hélène Ressayres-ToulÉco.
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