Ludovic Le Moan : « Demain, nous aurons tous des agents IA »

Partager cet article

Fondateur de Sigfox et président de l’IoT Valley, Ludovic Le Moan observe l’intelligence artificielle depuis le terrain des usages. À l’occasion de la deuxième édition de Focus, journée d’échanges et de réflexion organisée le 2 juin dernier à Toulouse, et consacrée à l’IA, il revient sur les bouleversements du travail, la montée des agents IA, les enjeux de souveraineté et la nécessité de ne pas subir cette révolution technologique.

Ludovic Le Moan, pourquoi avoir placé Focus, cette journée annuelle sous le signe du sens ?
Avant même de parler d’intelligence artificielle, j’ai voulu revenir à une question qui me paraît essentielle, celle du sens. Dans un monde où les repères sont brouillés, parler d’éducation, de bien-vivre, de souveraineté, d’économie ou encore d’art est une façon de remettre de la vision dans un moment où l’on optimise beaucoup, parfois sans toujours savoir vers quoi l’on va. Le 2 juin dernier, nous avons donc réuni 350 partenaires de notre écosystème pour échanger sur ces thèmes à l’IoT Valley.

En quoi l’IA bouleverse-t-elle aujourd’hui notre rapport au travail ?
Elle devient un outil de productivité incontournable. La question n’est plus vraiment de savoir si c’est bien ou mal, elle est là et il faut apprendre à la connaître dès le plus jeune âge et à la maîtriser. L’usage ne se limite pas à taper une question comme on le ferait sur Google. Il faut apprendre à créer un contexte, un référentiel, à définir son travail, ses centres d’intérêt, ses objectifs. Plus l’IA comprend ce cadre, plus elle devient pertinente.
Demain, nous aurons tous des agents. Même lorsque nous dormirons, ils répondront peut-être à des mails, réserveront un voyage, organiseront des tâches. On peut imaginer une forme d’avatar dans le cloud qui traite une partie de nos préoccupations. Professionnellement, cela aura forcément des impacts. Ce que l’on voit moins bien, en revanche, ce sont les emplois qui seront réellement créés. Il y aura peut-être des métiers autour de l’indexation, du prompt, des data centers, mais il est difficile de savoir si cela compensera.

Quelles sont les demandes concrètes des industriels ?
Les entreprises nous sollicitent beaucoup sur les agents : comment automatiser des tâches qui n’ont pas de vraie valeur ajoutée, comment comprendre ce que la machine peut faire, combien cela coûte, quels sont les pré-requis et comment les mettre en œuvre… Il y a ensuite la question des solutions. On peut utiliser des IA américaines, mais on peut aussi entraîner des modèles open source sur des machines privées, en circuit fermé, pour éviter que les données partent à l’extérieur. Ce n’est jamais blanc ou noir : chaque option a ses avantages, ses inconvénients et ses coûts.

La souveraineté des données est-elle devenue un sujet central ?
Oui. Quand une entreprise donne accès à des documents internes à une IA, ces contenus peuvent partir sur des serveurs situés aux États-Unis ou en Chine. Il faut en être conscient. Cela peut nourrir de la veille concurrentielle ou stratégique.

L’IA risque-t-elle de creuser les écarts entre grandes et petites entreprises ?
Ce n’est pas si simple. Les grands groupes ont plus de moyens, mais ils sont parfois plus lents à bouger. L’IA ne doit pas seulement être vue comme un nouvel outil qui permet de travailler plus vite. Elle oblige à repenser les process. Une petite entreprise peut parfois aller plus vite et créer des services qui auraient autrefois nécessité beaucoup plus de moyens.
L’IA peut aussi conserver des savoir-faire. Quand une personne quitte l’entreprise, une partie de son expérience peut être intégrée dans un agent. Cela peut permettre à de petites structures d’accéder à des expertises qui étaient auparavant réservées à de grands acteurs. Les cartes vont être rebattues.

Être conscient des risques suffit-il à s’en protéger ?
Non. Être conscient ne suffit pas. Il faut prendre cette révolution en main, nous n’en sommes qu’au début. Après les grands modèles de langage, nous entrons dans l’ère des agents, puis viendra celle des agents d’agents. La souveraineté, la fuite de données, les risques compétitifs commencent à être compris. Ce qui est plus difficile, c’est de se projeter.

Quels liens faites-vous entre IoT et intelligence artificielle ?
L’Internet des objets consiste à convertir des données physiques en données numériques. Un capteur mesure une température, un mouvement, une position, puis transmet cette donnée dans le cloud. L’IA vient ensuite se nourrir de ces données. L’IoT est donc dans le prolongement de l’IA : c’est la fusion entre le monde réel et le monde virtuel.

Risque-t-on de refaire avec l’IA les erreurs commises avec l’IoT ?
Sur l’IoT, lorsque j’étais à la tête de Sigfox, nous n’avons pas su nous fédérer pour créer un champion français ou européen. Avec l’IA, je vois un risque similaire. Mistral a une belle technologie, mais en face, les acteurs américains ou chinois mobilisent des dizaines, voire des centaines de milliards. Ce n’est pas seulement une question d’intelligence ou de talent, c’est un rapport de force financier. À cette échelle, la réponse ne peut être qu’européenne.

Gardez-vous malgré tout une part d’optimisme ?
Oui. Je ne suis pas aveugle, je vois les dangers. Mais je crois aussi que l’IA peut apporter une forme de douceur, d’apaisement, de recul, dans un monde devenu très violent, notamment avec les réseaux sociaux. Elle peut rappeler qu’il n’y a pas une seule vérité, mais autant de vérités que d’êtres humains. C’est peut-être une idée à méditer, mais j’ai envie d’y voir aussi quelque chose de lumineux. Nous avons besoin de lumière.
Propos recueillis par Valérie Ravinet

Sur la photo : Ludovic Le Moan, fondateur de Sigfox et président de l’IoT Valley. – Crédits : Rémy Gabalda-ToulÉco.

Réagir à cet article

Source : https://www.touleco.fr/Ludovic-Le-Moan-IoT-Valley-En-matiere-d-IA-nous-ne-sommes-qu-au,52094