Jean Tirole : « Pour changer la société, il faut que les gens se projettent dans le long terme »

Jean Tirole, prix Nobel d’économie 2014 et président honoraire de la Toulouse School of Economics, est le parrain de la nouvelle commission Toulouse, territoire d’avenir. Pour ToulÉco, il en explique les objectifs, les actions et la méthode.

Jean Tirole, vous parrainez la commission Toulouse, territoire d’avenir, qui a été présentée le 8 juillet. Il s’agit de la deuxième commission où vous êtes impliqué, avec la commission Tirole-Blanchard rattachée au Président Macron...
En fait, je suis depuis octobre 2019 également membre de la Deaton Review sur les inégalités au 21ième siècle (comme la commission mise en place par le Président de la République, cette dernière commission préexistait à la crise de la Covid-19). La « commission d’experts sur les grands défis économiques » et la « commission Toulouse, territoire d’avenir » ont un double bénéfice : des personnalités extérieures apportent un œil neuf et une certaine liberté dans le propos. Quand il y a de l’argent public à investir, il faut le faire là où le terreau est bon. Avoir des acteurs extérieurs permet d’évaluer les forces et les faiblesses et d’apporter des recommandations indépendantes. Cela dit, pour la commission Toulouse, nous aurons un comité associé qui sera composé de personnalités locales, car le but n’est pas non plus de tout réinventer ; de plus, nous avons commencé à consulter largement ceux et celles disposant d’une expertise territoriale. L’idée, c’est de construire sur ce qui existe déjà.

Effectivement, la commission Toulouse est composée de seize personnalités de haut niveau chacune dans leur domaine...
Nous avons la chance d’avoir là une commission de scientifiques, chercheurs, politiques, sportifs, etc. (voir la liste en encadré, NDLR) qui sont bénévoles et qui, bien que très occupés, acceptent de passer du temps au service de notre métropole. Ça n’a pas de prix. Marion Guillou, qui préside cette commission l’a noté : pas une seule d’entre elles n’a refusé ! Par ce comité, nous aurons une vision indépendante et fraîche. La présidente de région Carole Delga et le maire de Toulouse Jean-Luc Moudenc, sont d’accord avec cette philosophie.

Justement, Jean-Luc Moudenc a dit dans nos colonnes qu’il n’était pas d’accord avec la vision qui fait que l’économie toulousaine est dépendante de l’aéronautique. Qu’en pensez-vous ?
Il est vrai qu’il n’y a pas que l’aéronautique à Toulouse. La recherche et l’enseignement supérieur, la santé, l’agroalimentaire et la culture sont autant de secteurs qui mobilisent aussi beaucoup d’emploi. Mais on a coutume de dire que quand Airbus éternue, c’est tout la ville qui s’enrhume. Je pense notamment à toute la sous traitance aéronautique, d’autant que Boeing aussi connaît des difficultés. Donc Toulouse ce n’est pas que l’aéronautique, mais l’inquiétude est très forte car c’est un secteur avec beaucoup d’emplois qualifiés.

Je reviens sur la commission Toulouse. Quelle sera son action ?
La commission sera là pour établir des pistes de travail, des bases pour un rebond. Elle fera attention à la question de la formation et de la reconversion : comment organiser la reconversion de l’économie s’il y en a besoin ? Et puis, évidemment, la commission se posera la question des nouveaux investissements : Quelles sont les richesses sous exploitées par exemple ? Ainsi, nous voyons que nous avons des secteurs d’excellence, mais très peu de start-up qui gravitent autour. Il faut analyser pourquoi et, je le répète, planter là où le terreau est approprié. La commission dressera donc un tableau des forces et des faiblesses. Elle se posera aussi la question du maintien de l’emploi. Dans tous les cas, il faut faire en sorte que les subsides publics, qui vont se raréfier, aillent vers des projets qui offriront des emplois stables, plutôt qu’ils ne servent à maintenir sous respiration artificielle des entreprises zombies. En clair, comment construire autour de nos forces ?

Quelle est son calendrier ?
Fin septembre, nous aurons une première remise des travaux. Le temps imparti est assez court, mais nous devrions pouvoir dire des choses intéressantes. Nous apporterons une boîte à idées. Après, cela sera aux politiques de s’en emparer.

Je ne peux pas terminer sans vous poser la question du « monde d’après ». La crise de Covid-19 a ébranlé nos modèles sociaux et beaucoup de personnes espèrent du changement. Mais on voit bien que les modèles existants ont résisté à deux guerres mondiales. Une épidémie peut-elle faire changer les choses ?
Les crises ne peuvent changer les choses que si elles créent un réveil : Sur le climat, il faudrait se dépasser, se retrousser les manches et faire tous les efforts possibles pour réduire les émissions de CO2. Ce n’est pas les deux ou trois ans qui viennent qui vont changer les choses. Mais vingt ou trente prochaines années ont des conséquences catastrophiques ; chaque année, on ne change rien et, in fine, si on les additionne, cet état de fait dure depuis trente ans. Pour changer la société, il faut que les gens se projettent dans le long terme. Et ce serait merveilleux s’ils y arrivaient.
Propos recueillis par Martin Venzal

Crédits : TSE Pictures - DR.

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Les membres de la commission Toulouse, Territoire d’avenir

Avec Jean Tirole, qui est en le parrain, ils sont seize à en faire partie, sous la présidence de Marion Guillou, présidente de l’Institut agronomique vétérinaire et forestier de France : (Agreenium) et membre du HCC, le Haut Conseil pour le climat (HCC).
> Jacques Delpla, économiste, directeur du Think Tank Asterion.
> Pierre-Philippe Combes, directeur de recherche au CNRS au Gate Lyon-Saint-Etienne
> Geneviève Fioraso, ancienne ministre,présidente de l’IRT Saint-Exupéry de Toulouse
> Gilles Goujon, chef 3 étoiles au Guide Michelin et gérant de L’Auberge du Vieux Puits de Fontjoncouse (Aude)
> Claudie Haigneré, ancienne ministre et astronaute, conseillère auprès de la direction de l’ESA
> Christophe Hemous, économiste, diplômé d’HEC, Normalien et Enarque, cadre au ministère de l’Economie et des Finances
> Pierre-Benoît Joly, directeur de recherche, président du centre Inrae Occitanie-Toulouse
> Perrine Laffont, championne olympique de ski de bosses en 2018
> Hervé Le Treut, professeur à Sorbonne-Université et Polytechnique, membre de l’Académie des Sciences
> Cécile Maisonneuve, présidente de la Fabrique de la Cité
> Laure Ménétrier, haut-fonctionnaire au Conseil général de l’Economie et au ministère de l’Economie, responsable RH et formation des futurs ingénieurs des Mines
> Pierre Monsan, ingénieur Insa, prix Chaptal 2000 des Arts Chimiques et directeur général de Cell-Easy
> André Syrota, professeur émérite, conseiller de l’Administrateur général du CEA, président de l’Institut Universitaire du Cancer de Toulouse
> Victor Richon : ingénieur diplômé du corps des Mines, ancien chargé de mission au sein de la cellule de crise Covid-19 de la Direction générale des entreprises

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