Edgar Morin : « Il faut résister contre les barbaries d’aujourd’hui »

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A l’occasion de la disparition d’Edgar Morin, mort ce vendredi 29 mai à l’âge de 104 ans, nous rediffusons son dernier entretien réalisé par ToulÉco en 2019.
Philosophe et sociologue, il a été l’une des figures de la pensée contemporaine. Il s’était installé près de cette Méditerranée qui avait forgé son histoire familiale. Edgar Morin dirigeait aussi une chaire Unesco au sein de l’Université de Montpellier où a il formé des étudiants à sa « méthode ». Rencontre.

Edgar Morin, comment vous présentez-vous, comme un sociologue, philosophe, historien, psychologue…, comme un être humain ?
Bien entendu, fondamentalement. Les étiquettes ne me conviennent pas, je me borne à dire : directeur de recherche émérite au CNRS. Mais il y en a une que je prends : « humanologue ». Avant, on disait anthropologue, mais cela a été rétréci aux peuples sans écriture. Alors, je suis un humanologue, j’étudie les réalités humaines qu’elles soient contemporaines ou relèvent d’une réflexion approfondie.

Pourquoi avoir choisi de vous installer à Montpellier ?
Par saturation de Paris. Cette ville qui m’a été très chère, s’est beaucoup dégradée depuis trente ans. Des rapports conviviaux, courtois, ont été remplacés par l’anonymat, l’agressivité, parfois la violence. Les automnes gris et les hivers durs de Paris me fatiguaient. Je voulais aller dans le Sud. J’ai éliminé la Côte d’Azur devenue touristique et artificielle. J’aurais aimé un village, mais les villages d’aujourd’hui ne sont plus des villages avec un bistrot, un épicier. Je rêvais de la nature, mais j’aime aussi les contacts humains, faire mes courses au marché, aller acheter mes journaux, prendre un café…. J’ai trouvé tout cela dans le coin où j’habite à Montpellier. J’ai un plaisir très grand à marcher dans cette ville historique très belle. Rien n’offense mon oeil. Il y a ces deux universités dans lesquelles j’ai envie de m’insérer pour continuer ce que j’estime être ma mission propre, des théâtres, opéras, cinémas, moi qui adore les films en VO… Montpellier est à 3 h 30 en TGV de Paris. Ma femme est de Marrakech, à 2h d’avion.

Vos racines sont méditerranéennes. Quel regard portez-vous sur la Méditerranée et l’Occitanie ?
Oui, italienne pour la partie maternelle. Côté paternel, des judéo-espagnols qui ont quitté l’Espagne en 1492 pour l’Italie et l’Empire ottoman, à Salonique et sont revenus en France. L’Occitanie n’est que partiellement méditerranéenne. Mais c’est une région que j’aime beaucoup car j’y ai fait mes études. Lors de l’invasion allemande, j’ai pris le dernier train pour Toulouse. Deux très belles années, de solidarité.

Vous êtes très présent dans le débat public. Un intellectuel doit-il être engagé ?
Pour être un intellectuel, il faut prendre parti sur la place publique. Le premier intellectuel moderne est Émile Zola, pas seulement parce qu’il est l’auteur des Rougon-Macquart, mais qu’il s’est engagé pour la cause de la justice. À l’époque de Zola, c’était dans le journal. Aujourd’hui, il y a d’autres moyens. Cela a été effectivement ma tendance. J’ai éprouvé le besoin d’entrer dans la Résistance parce que l’Occupation et le nazisme m’écoeuraient et parce que des jeunes de tous les pays risquaient leur vie dans des batailles et que je ne pouvais pas rester en dehors de cela. Lors de la guerre d’Algérie, j’ai pris parti pour la négociation de l’Indépendance. Je continue à me sentir engagé contre des formes de barbarie.

Quelles sont ces barbaries aujourd’hui ?

Il faut faire son possible pour maintenir un humanisme vivant contre deux formes de barbarie qui se trouvent aujourd’hui associées. La première a toujours sévi au cours de l’histoire humaine à travers le mépris, la guerre, la domination, la torture, la prédation, et la haine de l’autre que ce soit l’arabe ou le juif, ou le pauvre type qui n’a pas réussi, qui « n’est rien ». Cette barbarie historique est en recrudescence. Nous l’avons vu en Syrie et elle commence à nous toucher. L’autre barbarie se trouve à l’intérieur de notre civilisation. Elle est fondée sur la domination du calcul et du profit. Je comprends tout à fait la recherche du profit quand on est commerçant ou industriel, mais là nous sommes dans une période effrénée de recherche du profit. D’énormes fortunes s’accumulent sans que l’on sache à quoi cela va servir à leurs propriétaires. C’est surtout la barbarie du calcul. Les technocrates et éconocrates de Bercy et d’ailleurs croient connaître les gens par le PIB, le taux de croissance, les sondages d’opinion, alors que le calcul ne peut pas voir la sensibilité, le bonheur, le malheur, la tristesse… On devient des objets de calcul. C’est une barbarie glacée, inhumaine. Apparemment rationnelle, elle limite la rationalité à l’Homo economicus. Or l’Homme n’est pas seulement mû par son intérêt, il peut faire des choses gratuitement, par jeu, par plaisir, il va suivre ses croyances, ses mythes, sa foi… Il y a tout un aspect humain qu’ignore le calcul. On croit qu’en satisfaisant des revendications calculables - tant de pour cent d’abattement ou d’augmentation, cela suffit. Les calculs ne voient que la survie et pas la vie. J’ai vu une vieille dame des Gilets jaunes qui portait une pancarte : « Nous voulons vivre et pas seulement survivre.

Comment résister ?
Il faudrait ralentir. L’hypercompétitivité frénétique provoque des burn-out. Faire des parenthèses dans le processus de mondialisation qui désertifie complètement des territoires afin de les protéger. Plus il y a de mondial, plus il faut défendre le local. Toute nation devrait sauvegarder un minimum d’autonomie vivrière. Ce qui se passe en France, avec l’essor de cette monoculture industrielle est grave. S’il y avait une occupation comme en 39-44, il y aurait des famines. Il faut donc résister aux aspects destructeurs de la mondialisation et favoriser ses aspects culturels, les échanges. La complexité est de toujours voir l’ambivalence des choses.
Propos recueillis par Anne-Isabelle Six
Photos Alain Tendero - ToulÉco

Interview réalisée pour le numéro de printemps 2019 de ToulÉco le mag, édition Montpellier.

1 Message

  • PARDO yrvan le 15 juillet 2019 10:03

    J’ai 72 ans et je suis en total accord avec ce grand Monsieur
    Comme beaucoup ,j’ai des enfants et des petits enfants et je ne suis pas satisfait de l’avenir qu’on leur a préparé.
    Espérons que la jeunesse aura le courage et la force de réagir et de résister entre autres aux lobbyistes industriels qui ne considèrent les populations que comme des consommateurs dociles.
    Encore merci à MONSIEUR MORIN d’ avoir apporté son message.

    Bien cordialement
    Yrvan PARDO

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Source : https://www.touleco.fr/Edgar-Morin-Il-faut-resister-contre-les-barbaries-d-aujourd-hui,27094