Depuis le regroupement de six communes du centre du Tarn sous le nom de Terre-de-Bancalié, la Rigaudié a pris pour adresse le 231 route de Blima, mais, dans les esprits, elle reste la ferme de Pierre Robert. Perchée sur un coteau entre Albi et Réalmont, l’exploitation laitière réunit plusieurs bâtisses. Dans la plus grande vivent ses parents, Laurent et Jeanine. Ses enfants aménagent chacun leur espace : son fils, charpentier, dans une maison près de la salle de traite, sa fille, infirmière, dans l’ancienne étable avec vue sur les collines environnantes. Un peu à l’écart du hameau familial, Pierre Robert, 62 ans, a sa maison dans les champs, mais il vient tous les matins partager le petit déjeuner à la Rigaudié. La tablée s’est agrandie il y a quelques mois avec l’arrivée de Laura Olivé. Cette jeune femme de 28 ans, originaire de l’Aude, a repris l’exploitation bio de l’éleveur laitier en janvier 2026. Les quarante-neuf vaches de Pierre Robert et ses vingt génisses sont désormais les siennes. Elle loue les bâtiments, vingt hectares de terres et quatre-vingts autres en fermage pour ses bovins et les chevaux dont elle fait aussi l’élevage. La transmission se fait petit à petit avec l’ancien propriétaire, personnage haut en couleur, habitué à parler sans détour, y compris de ce qui fâche dans un monde agricole en souffrance.
Née en 1987 sous la forme d’un groupement agricole d’exploitation en commun (Gaec), la ferme familiale de la Rigaudié réunissait à l’origine Pierre Robert et ses parents. À leur départ à la retraite, l’éleveur a continué seul. Déjà adepte du non-labour, il a poursuivi sa révolution personnelle en passant en agriculture biologique en 2012. En 2024, après quarante ans de traite quotidienne, Pierre Robert a voulu passer la main. « J’aurais bien aimé que mes enfants reprennent la ferme, mais je me suis fait une raison. Petite, ma fille passait son temps dans la salle de traite, ça lui plaisait, les animaux », raconte-t-il. « Pendant la grève du lait, elle venait avec moi dans les réunions. Elle a vu trop de misère. Je l’ai écœurée de ce métier, je m’en suis rendu compte trop tard. »
Petite annonce
À défaut de pouvoir garder la ferme dans le giron familial, Pierre Robert a passé une annonce via la Chambre d’agriculture du Tarn sur le Répertoire départ installation, un dispositif national qui met en relation des agriculteurs souhaitant céder leur exploitation et des candidats à la reprise. Laura Olivé avait le meilleur profil mais un budget serré.
« Le cédant n’est pas en position de force », résume Pierre Robert qui n’a pas pu obtenir davantage que 110.000 euros pour la vente de sa ferme. Venue pour la première fois durant l’été 2024 avec son père et son compagnon, la jeune femme, originaire de l’Aude, cherchait à s’installer après trois années passées dans un élevage laitier dans l’Aveyron. « Il y a beaucoup de fermes à reprendre mais le fait que celle de Pierre soit en bio m’a plu. Je voulais que les vaches puissent aller dehors. Le meilleur moment, pour moi, est de les regarder manger dans les pâturages. » D’avril à décembre 2025, Laura Olivé a éprouvé son projet de reprise dans le cadre d’un Contrat emploi formation installation (Cefi), un stage rémunéré en partie par l’éleveur et par France Travail.
Depuis le 1er janvier 2026, c’est elle qui a les clés de l’exploitation. L’une de ses premières décisions pour gagner en trésorerie a été de quitter Biolait, plus gros collecteur de lait bio en France et de rejoindre la coopérative Sodiaal. Une déconvenue pour Pierre Robert, qui a bien dû s’incliner. « S’installer, c’est difficile, mais prendre la retraite, c’est dur », concède l’ancien agriculteur. « On a eu quelques prises de bec. J’ai dit ce que je pensais, maintenant je me tais. Si Laura a besoin de moi, elle sait que je suis là. »
L’éleveuse, peu encline à parler d’elle, confirme que la transmission n’est pas tous les jours facile. « On a chacun notre caractère, mais on peut discuter et Pierre m’apprend beaucoup de choses. » Rien ne semble effrayer la jeune femme, ni les remarques de certains agriculteurs qui la voient reprendre l’élevage seule, ni la crise sévère que traverse le monde agricole depuis plusieurs décennies. Laura Olivé et Pierre Robert ont en commun de savoir laisser dire. Une détermination à ne pas toujours suivre la voie tracée.
Johanna Decorse
À suivre...
Sur les photos :
* Chaque année depuis 2015, 20.000 chefs d’exploitation cessent leur activité et 14.000 s’installent. La transmission est donc un enjeu important pour assurer le renouvellement des générations d’agriculteurs.
* Pierre Robert a commencé le métier d’éleveur en 1967 aux côtés de ses parents, Laurent et Jeanine.
Crédit : Rémy Gabalda - ToulÉco

