Alain Di Crescenzo : « 40.000 à 50.000 pertes d’emploi sur le territoire »

Alain Di Crescenzo, président de la CCI Occitanie, fait le point sur la rentrée. Si les conséquences sur l’emploi devraient être très lourdes à court terme, il incite les chefs d’entreprise à rester optimistes et à penser local pour anticiper le rebond à venir de l’économie.

Alain Di Crescenzo, nous avions pris le pouls de l’économie régionale juste après la fin du confinement. Où on est-on pour cette rentrée ?
Globalement, l’Occitanie est dans la moyenne française : nous savons que nous aurons une chute significative de l’activité, avec des particularités sur le territoire en ce qui concerne l’industrie et l’aéronautique, le tourisme et le commerce et, enfin, l’agro et l’agriculture. Sur le spatial, il n’y a pas de réorganisation majeure prévue à court terme. De même sur la partie défense, où les baisses d’activités sont mineures.
En revanche, nous avons une véritable problématique à résoudre sur l’aéronautique commercial. Le plan de restructuration annoncé par Airbus, qui porte sur la suppression de 15.000 emplois dans le monde, dont près de 4.000 en local, aura des conséquences certaines à Toulouse, et ce, malgré les efforts des pouvoirs publics. Mais on ne peut pas imaginer qu’avec une baisse d’activité de 40 % du constructeur, nous n’aurons pas d’impact social. Si on extrapole, après les plans de soutien, j’anticipe une perte de 20.000 emplois dans la filière aéronautique en Occitanie. L’ingénierie, notamment, sera très touchée, mais la production ne sera pas épargnée non plus.

Il y avait de fortes inquiétudes sur le tourisme. Comment s’est passé l’été ?
La saison n’a pas été catastrophique en Occitanie. Certains territoires ont été profondément atteints, comme Lourdes et Toulouse Métropole. L’hôtellerie restauration a souffert malgré le rebond. On imagine que 30 % des établissements vont être significativement touchés. La grande inquiétude que nous avons, c’est la fermeture à 23 heures et la baisse de la clientète d’entreprises : les professionnels, du fait des économies recherchées et du télétravail, mobilisent moins le secteur. Côté commerces, on estime les pertes à - 15 %, mais avec des excédents dans certaines périodes. Il faudra analyser l’impact de la grande braderie de Toulouse, histoire de voir dans quelle mesure ces événements peuvent être des catalyseurs pour mieux consommer.

Comment tout ceci va jouer sur l’emploi local ?
En Occitanie, nous aurons une rentrée difficile. Il faut s’attendre, en matière d’emploi à des pertes de l’ordre de 40.000 à 50.000 postes, malgré les plans de soutien que l’on peut avoir. Le risque que nous avons, c’est de repartir en confinement. En cas de redémarrage de l’épidémie, l’économie connaîtra un frein très important. Même si on ne veut pas confiner, les mesures de précautions vont avoir un impact significatif sur l’activité de tous les jours, donc la consommation, et donc l’investissement.

Dans ce contexte, quels conseils donnez-vous aux entrepreneurs ?
Il faut continuer à avancer et rester prudent. Prudence sur les investissements, mais aussi prudence sur les restructurations. À force de précautions, on tue l’économie. Il faut être prudents et clairvoyants. Et pour cela, n’hésitez pas à consulter vos experts : comptables, experts-comptables, chambres de commerce, et tous vos interlocuteurs de l’économie. Ils peuvent vous donner une vision complémentaire à la vôtre. Il faut continuer à avancer en meute : voyez vos pairs. Pas de décisions hâtives.
Enfin, la solidarité territoriale doit jouer : avant d’aller faire du business à l’autre bout de la planète, regardez ce qui se fait autour de vous. Il faut jouer le jeu du crédit inter-entreprises.

Il y a eu aussi beaucoup d’interrogations sur les PGE. Quelle est votre vision sur ce prêt garanti par l’État ?
La crainte grave que nous pourrions avoir, c’est que les entreprises ne remboursent pas leurs PGE. Certes, il y a les garanties de l’État, mais cela veut dire que, quelque part, quelqu’un va payer. Et tout ce qui ne sera pas récupéré sur le PGE sera pris ailleurs car les enveloppes ne sont pas extensibles.
De plus, le regard que porterons les parties prenantes au niveau régional et national sera aussi orienté par notre capacité à rembourser les PGE. Quelle sera la confiance accordée à nos entreprises si une grande partie d’entre elles ne sait pas assumer ses dettes ? Derrière tout cela, c’est notre capacité à maintenir un cap qui sera étudiée. Les entreprises qui pensent que le PGE est fait pour ne pas être remboursé font une grave erreur.

Pour conclure, quel est votre message de rentrée aux acteurs économiques ?
Dans ces périodes difficiles, il faut garder la tête froide. Mais il faut rester optimiste. Je ne crois pas, sur le long terme, à un arrêt de la filière aéronautique : la population mondiale augmente et voyage. On aura toujours besoin de voyager et d’aller plus vite et plus loin qu’en train, en voiture ou en bateau. Actuellement, nous avons un trou d’air. Il va falloir le passer mais, après, nous aurons une nouvelle accélération du marché. Donc, mon message, c’est : ne lâchons rien. Demain, ce sera à nous et à l’Europe de faire le meilleur avion du monde : plus vert, plus économe, moins polluant, moins bruyant. Mais pendant cette période difficile, qui va durer au moins trois ans, il ne faut rien lâcher.
Plus généralement, cette période fait aussi travailler la résilience de l’entreprise. C’est difficile, et on serre les dents mais, si nous passons le cap, nous aurons alors acquis une incroyable capacité à rebondir.
Propos recueillis par M.V.

Crédits photo : David Bécus - CCI Occitanie

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Source : https://www.touleco.fr/Alain-Di-Crescenzo-40-000-a-50-000-pertes-d-emploi-sur-le,29404