Culture. Le torchon brûle entre le théâtre du Grand Rond et la Ville de Toulouse

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Depuis novembre 2024, le théâtre du Grand Rond se dit menacé de disparition en raison du « sous-financement » de la mairie de Toulouse. Sans un soutien plus fort de la collectivité, son équipe fixe à juillet 2026 sa fermeture définitive. De son côté, la Ville dénonce « la dérive politique et électoraliste du théâtre ».

Le conflit entre le théâtre du Grand Rond et la mairie de Toulouse couve depuis plusieurs années, mais il a pris une dimension beaucoup plus officielle ces derniers jours. Ce lundi 16 février, à deux heures du grand oral de la culture organisé par plusieurs organisations professionnelles dans les locaux du théâtre, la liste du maire sortant Jean-Luc Moudenc a finalement décliné l’invitation en invoquant « un piège politique » et une « machination grossière » visant à « servir la cause » de ses adversaires. Une allusion à peine voilée à François Briançon, chef de file de la liste Vivre Mieux, sur laquelle figure en position non éligible Éric Vanelle, cofondateur et associé salarié du théâtre du Grand Rond, devenu en 2018 une société coopérative d’intérêt collectif.

Le différend intervient dans un contexte de fragilité budgétaire du théâtre du Grand Rond, qui se dit depuis novembre 2024 « menacé de fermeture » sans soutien supplémentaire de ses financeurs publics, en premier lieu la Ville de Toulouse. Les liens avec la collectivité sont anciens puisque c’est avec son aide que la salle de spectacles a vu le jour en 2002 rue des Potiers. À l’époque, l’équipe municipale était allée plaider la cause du théâtre auprès du ministère de la Culture pour empêcher sa démolition.

Aujourd’hui, la spécificité du Grand Rond tient à son jeune public, âgé de 3 à 9 ans, qui représente près de la moitié de ses 45.000 spectateurs annuels, ce qui en fait un lieu de référence pour quelque 300 écoles et centres de loisirs de Toulouse. « Pour ces spectacles jeune public, au-delà de 6 euros par place, nous savons que les écoles ne pourraient plus venir. Mais, à ce tarif, chaque représentation grève notre budget, on ne peut pas rémunérer à la fois les artistes et notre équipe dans le cadre de notre convention collective. L’équation est impossible sans aides publiques », explique Éric Vanelle.

« Menace » de la Ville

De l’ordre de 800.000 euros, le budget global du théâtre est assuré à 70 % par les recettes de la billetterie, les 30 % restants provenant des financeurs publics ; la Ville de Toulouse à hauteur de 110.000 euros, le Département de Haute-Garonne, de 50.000 euros, la Région Occitanie et l’Etat. « Toutes les collectivités ont augmenté leur aide depuis 2014, à l’exception de la Mairie, qui nous mène en bateau. Après des années de discussions, de demi-promesses, nous nous sommes résolus à proposer un plan de licenciement incluant la suppression de deux postes permanents. Nous devions avoir un rendez-vous en janvier, au lieu de cela nous avons reçu un courrier indiquant que notre fonctionnement était de nature à contrevenir à l’utilisation des subventions versées par la mairie », explique l’équipe du théâtre, qui y voit une « menace » de la Ville de dénoncer la convention passée avec le lieu

Des craintes exposées au grand jour le 12 février dans un communiqué de presse taxant la municipalité de vouloir lui faire peur, « d’utiliser sa force (…) pour intimider ceux qui la gênent » et prédisant la disparition du théâtre en cas de réélection de Jean-Luc Moudenc.

La réponse, ou plutôt « la mise au point » de la municipalité, a été envoyée à la presse ce lundi 16 février. Elle y rappelle les 950.000 euros de subventions qu’elle a versés au théâtre depuis 2019, loin d’un « sous-financement chronique » fait-elle valoir, en soulignant la rallonge de 5500 euros accordée cette année. « Le chiffre de 950.000 euros est à rapporter à notre activité pour être accessible au plus grand nombre et à ce que touchent d’autres structures comme l’Orchestre du Capitole, qui a perçu 225 millions d’euros depuis 2019 », estime Éric Vanelle.

Signalement au parquet

La mairie, elle, pointe des « irrégularités dans l’utilisation de la subvention versée par la collectivité » et le « reversement d’une partie de l’aide à une SCIC localisée à Cintegabelle ». Elle annonce avoir signalé « l’anomalie » au procureur de la République. « L’actuelle dérive politique et électoraliste du théâtre est très inquiétante et regrettable », conclut la Ville, en invitant ses responsables à « se ressaisir pour qu’ils reviennent à une approche culturelle ouverte à tous et à toutes les sensibilités des citoyens toulousains ».

Mise en cause, l’équipe du théâtre dénonce « le mensonge » de la Ville et s’explique : « Nous avons fait, en 2021, une avance de trésorerie de 360.000 euros au tiers-lieu le Tracteur pour ses travaux de démarrage. Cette avance, identifiée comme telle dans une convention, a été remboursée à 90 %. Par ailleurs, nos recettes propres dépassent les 400.000 euros. Nous sommes libres de les utiliser comme bon nous semble, dans le respect de nos statuts de société coopérative », souligne Éric Vanelle. Alors que les relations avec la collectivité n’ont jamais été aussi tendues, le cofondateur du théâtre du Grand Rond se fait l’écho d’autres acteurs. « À Toulouse, le secteur culturel a peur, le secteur social et associatif a peur. Nous sommes une des rares structures à avoir publiquement manifesté nos désaccords avec cette municipalité. Nous en payons aujourd’hui le prix. »
Johanna Decorse

Sur les photos : Créé en 2002, le théâtre du Grand Rond se dit menacé de fermeture en raison de « sous-financement » de la Ville de Toulouse, ce que la collectivité dément. Crédit J.D. //
Sur 45.000 spectateurs annuels, le théâtre revendique 20.000 spectateurs jeune public accueillis tout au long de l’année, notamment du 25 au 28 février pour la pièce Jacqueline l’Intrépide. Crédit : Le Mari de Madame Yéti.

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Source : https://www.touleco.fr/Culture-Le-torchon-brule-entre-le-theatre-du-Grand-Rond-et-la,50578