Emmanuelle Auriol : « le manque de femmes économistes biaise la vision de la société »

Emmanuelle Auriol enseigne l’économie à Toulouse School of Economics et à l’Université Toulouse 1 Capitole. Elle interviendra à Futurapolis, ce jeudi 25 novembre. L’occasion de partager ses travaux sur la discrimination des femmes chercheuses en économie à travers le monde et ses conséquences.

Pourquoi avoir décidé de mener une étude sur les femmes économistes en Europe ?
La recherche est un milieu très ingrat, indépendamment du genre : il faut batailler pour chaque étude. Face à cette difficulté générale, les hommes ne perçoivent pas la discrimination qui touche spécifiquement les femmes. D’où l’utilité des études économétriques qui quantifient ces inégalités. Jusqu’à présent, la plupart des collectes d’informations venait des États-Unis. Un tiers seulement des étudiants en économie sont des femmes alors qu’elles représentent 60% des diplômés du supérieur américain. En Europe, on dispose de très peu de données sur le statut des femmes. Avec le Centre for economic policy research et l’Association européenne d’économie, nous avons effectué du webscrapper, c’est à dire qu’on a fouillé le web pour collecter des CV et informations sur les chercheurs. En Europe, on recense beaucoup de statuts universitaires très variés : ç’a été un challenge pour nous de les rentrer en cinq catégories : senior, junior, temporaires, thésards et émérites. Et à partir de là, nous avons pu récolter et analyser les nombreuses données.

Après analyse, que nous apprennent ces données ?
Qu’effectivement, il existe une discrimination des femmes. À publications et citations égales, nous avons 20% de chances en moins d’être titularisées. Elles sont pénalisées même en travaillant en équipe. En recherche mathématique, on observe que les femmes publient globalement moins. Mais à publications égales, elles obtiennent autant de titularisation que les chercheurs hommes.
On constate que 37% de femmes se lancent dans la recherche en économie et seuls 25% des agrégés seniors sont des femmes. Plus on monte en hiérarchie et plus la perte est importante. La situation est légèrement plus favorable en Europe mais demeure très hétérogène. En Allemagne, en Grèce et au Luxembourg, on est loin du compte, alors qu’en Roumanie, les femmes seniors comptent pour plus de la moitié des chercheurs. Bien qu’on sente une prise de conscience progressive, sur les 30 dernières années, on ne montre pas d’évolution quantitative.

Quels problèmes posent cette inégalité ?
Au-delà de la « simple » discrimination subie par les chercheuses, cette inégalité biaise la vision de la société. Les femmes et les hommes ne se préoccupent pas des mêmes sujets et ne disposent pas des mêmes visions. Beaucoup de femmes se penchent sur le travail, la santé, l’économie de développement, le genre… Aux États-Unis, les économistes femmes sont plus enclines à penser que le marché ne se régule pas naturellement par exemple, selon l’American economic association. Les recherches affectent les stratégies politiques économiques publiques et privées dans le monde. Les recherches des femmes sont moins visibles, donc moins médiatisées. Puisqu’elles sont soupçonnées implicitement d’être incompétentes, il est normal que les économistes se détournent de la recherche !

Conférence « Pour penser l’économie autrement, il faut plus de femmes économistes », jeudi 25 novembre, à 18h45, au Quai des Savoirs pour Futurapolis.

Propos recueillis par Mathieu Michel

La 10e édition de Futurapolis se tiendra à Toulouse les 25, 26 et 27 novembre 2021.
Plus d’informations sur : https://evenements.lepoint.fr/futurapolis-planete/programme/

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Source : https://www.touleco.fr/Emmanuelle-Auriol-le-manque-de-femmes-economistes-biaise-la,32547