Henri-Georges Adam, histoire d’une renaissance

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Comment a-t-on pu oublier Henri-Georges Adam ? Graveur, sculpteur, peintre, cette figure de l’art moderne, artiste de premier plan de l’après-guerre, a exploré toutes les formes possibles jusqu’à sa mort brutale en 1967. La Ville de Toulouse, qui détient la plus grosse collection d’œuvres d’Adam au monde, la remis à l’honneur en dans une rétrospective inédite. Une renaissance pour cet artiste injustement méconnu.

Les Toulousains connaissent sans le savoir le travail d’Henri-Georges Adam depuis les années 1990. La sculpture monumentale au profil d’oiseau qui coiffe le pavillon des expositions de la Cité de l’espace est directement inspirée de l’une de ses sculptures, La Chapelle blanche. Cette « cocotte » est aussi l’unique vestige du projet de fondation porté à la même époque par l’ancien marchand d’art toulousain Alain Inard, propriétaire de quelque 400 oeuvres d’Adam, qui espérait remettre sur le devant de la scène cet artiste considéré, jusqu’à sa mort en 1967 à l’âge de 63 ans, comme l’un des plus grands sculpteurs et graveurs français de son temps. Le projet de musée, financé en partie par la Ville de Toulouse, n’a jamais abouti faute de moyens suffisants. En dédommagement, le galeriste a dû céder en 1993 à la municipalité toute sa collection de sculptures, tapisseries, gravures, peintures et dessins signés Adam.

Les œuvres ont dormi plus de trente ans dans ses réserves, inconnues du grand public qui semble avoir oublié depuis plus longtemps encore le nom de cet artiste un brin ascète, visiblement peu soucieux de sa postérité. La mémoire est revenue en septembre dernier quand a démarré, à Toulouse, la rétrospective « Henri-Georges Adam, un moderne révélé », la première depuis celle organisée par le musée national d’art moderne à Paris en 1966. Elle a été présentée jusqu’au 18 janvier 2026 dans quatre lieux différents de la ville, le musée des Arts précieux Paul-Dupuy, où sont rassemblées une cinquantaine de pièces, le Castelet, la chapelle de la Grave et le Monument à la gloire de la Résistance. La parcourir revenait à marcher dans les pas de l’artiste, dans son exploration plastique des matières, des formes qui s’entrecroisent autour d’un même sujet, dans la pluralité de son travail, mis en lumière avec à-propos par les différents décors de l’exposition.

Le goût d’Henri-Georges Adam pour le monumental et les sculptures architecturales, incarné par le célèbre Signal installé depuis 1961 sur le parvis du musée d’Art moderne du Havre, est abordé sous le dôme de la Grave. On y découvre notamment une gigantesque tapisserie en laine qui a servi de fond de scène pour le ballet Tristan et Iseult en 1963, à Lausanne, la fameuse Chapelle blanche taillée dans le marbre, une Femme gravée aux airs de Vénus préhistorique et un magnifique plâtre grand format d’une Femme endormie, allongée sur le dos. Cette sculpture aux lignes épurées, en quatre morceaux, deux pour les jambes, un pour le buste et le bras, un dernier pour la tête, se révèle en prenant un peu de hauteur. « C’est l’une des oeuvres les plus emblématiques d’Henri-Georges Adam », souligne Yann Le Chevalier, commissaire de l’exposition avec sa femme Colette.

Le journaliste et éditeur de la revue Parcours des arts Sud et Espagne, semble toujours sous le choc de sa visite dans l’atelier d’Adam au début des années 1990. « Il était mort depuis longtemps mais rien n’avait bougé. Quand on entre dans le lieu de travail d’un artiste que l’on ne connaît pas et que l’on trouve ça, on n’en sort pas indemne. On se dit que cela ne peut rester ignoré […] Entre les années 1920 et 1940, Adam était apparenté aux surréalistes ; anticlérical, antibourgeois comme eux, il laissait dire. À partir de 1940, il a quitté le monde des mots pour celui des formes. Dès lors, il n’y a plus eu de classification possible. On peut trouver des connexions avec Picasso, dont il était proche, et Matisse mais Adam n’était ni cubiste, ni abstrait. Il avait sa propre voie. Il ne s’expliquait pas, ne théorisait pas et ne voulait être rattaché à aucun mouvement. Interrogé sur son travail, il répondait : « Cela ne s’explique pas, ça se ressent. »

Au Castelet, une grande partie des oeuvres présentées résonnent avec l’histoire de cette ancienne prison. Choisis parmi les 110 de la collection, onze Dessins de guerre, réalisés à l’encre en 1940, témoignent de son année de mobilisation comme infirmier auxiliaire à l’hôpital de Besançon. Fouillés, graphiques, tenant dans leur aspect autant de la sculpture que de la gravure, ils racontent le traumatisme de la guerre, la souffrance des blessés. Dans une autre salle sont mis en scène seize masques de théâtre imaginés par Adam pour la pièce Les Mouches, de Sartre, montée en 1943 par Charles Dullin. Inspirés des codes de la tragédie grecque, de l’anatomie des insectes et de l’art africain, ils défiaient clairement l’art « officiel » voulu par l’occupant nazi. Il ne pouvait y avoir meilleur écrin que le Monument à la gloire de la Résistance et son atmosphère saisissante pour accueillir le Gisant, pièce phare du sculpteur. Réalisée pour le Salon d’automne de 1944, cette oeuvre a fait sensation. Honnie par le public pour qui un hommage aux résistants ne pouvait passer par un défunt, saluée par la critique, elle a contribué à lancer la carrière d’Adam, marquée dans les années cinquante et soixante par de nombreuses expositions d’envergure et commandes officielles.

« Adam est mort brutalement. Il n’avait pas préparé la suite, pas envisagé de donation et n’avait pas de descendant ou de fondé de pouvoir pour gérer ses oeuvres », explique Yann Le Chevalier. « Son travail n’était plus visible à l’exception de quelques pièces dans l’espace public. D’autres artistes sont passés sur le devant de la scène et lui, à l’arrière-plan de plus en plus, a fini par être oublié. » Jusqu’à aujourd’hui. Dans cette renaissance d’Henri-Georges Adam, Toulouse, sa ville d’adoption posthume, va continuer à jouer un rôle. En écho aux plus grandes pièces de l’exposition, quatre œuvres monumentales de l’artiste devraient bientôt trouver leur place sur l’Île du Ramier.
Johanna Decorse
Sur les photos :

* Une : Henri-Georges Adam devant ses oeuvres dans la cour de son atelier de la Ville-du- Bois (91), 1954. Photographie : Denise Colomb (1902-2004). © Donation Denise Colomb, Ministère de la Culture (France), Médiathèque du patrimoine et de la photographie, diffusion GrandPalaisRmn Photo.

*Choisis parmi les 110 de la collection, onze Dessins de guerre réalisés à l’encre en 1940 sont exposés sur les murs du Castelet.

* Au Castelet, sont présentés seize masques de théâtre imaginés par Adam en 1943 pour la pièce Les Mouches de Sartre montée par Charles Dullin. Il est allé puiser aussi bien dans les codes de la tragédie grecque que dans l’anatomie des insectes ou l’art africain. Crédit : Rémy Gabalda-ToulÉco

*Henri-Georges Adam aux côtés de La Femme endormie. © Donation Denise Colomb, Ministère de la Culture (France), Médiathèque du patrimoine et de la photographie, diffusion GrandPalaisRmn.

*Œuvre grand format, la Femme gravée, sculptée dans le plâtre, a pris place sous le dôme de la chapelle de la Grave. Crédit : Rémy Gabalda-ToulÉco

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Source : https://www.touleco.fr/Henri-Georges-Adam-histoire-d-une-renaissance,50622