Samuel Cette, CPME : « Le gouvernement a tout intérêt à s’inspirer de l’entreprise »

À la fois gouailleur et charmeur, le président de la CPME d’Occitanie et de Haute-Garonne, Samuel Cette, ne mâche pas ses mots quand il s’agit de porter des sujets qui lui tiennent à cœur, tels que le coût du travail ou la place de l’entreprise dans la Cité. Sa verve lui a valu d’être catalogué comme trouble-fête à Bercy. Mais en bon amateur de « punchline », il sait rendre les coups. Entretien.

Dans quel contexte voyez-vous les entreprises d’Occitanie achever cet exercice 2021 ?
Nous vivons une situation paradoxale. Nos entreprises ont pu éluder certaines problématiques de trésorerie du fait des reports de charges et des prêts garantis par l’État (PGE), après l’effroi du premier trimestre 2020. Elles ont également fait preuve d’une résilience et d’une capacité d’adaptation qui caractérisent tant le petit entrepreneuriat. Après avoir absorbé les différents soubresauts liés aux confinements, aux reprises entières ou dégradées et aux périodes de pass sanitaire, nous sommes passés de situations bloquées à des situations stables mais dégradées pour finir par une activité vigoureuse… Nous pourrons constater que les entreprises aiment assez peu les variations sensibles d’activité, que ce soit des fortes demandes ou les arrêts. Et là, on se retrouve justement avec une activité qui reprend fortement. Les personnels qui avaient été placés au chômage doivent être remis en activité et réintégrés, tandis que ceux qui avaient changé de voie doivent être remplacés, ce qui occasionne d’autres difficultés : de recrutement, de relance, d’investissement et au final… de reprise d’activité !

Et pourquoi la situation est paradoxale ?
Parce que soigner sa trésorerie n’est pas soigner sa marge ! Et qu’une entreprise qui s’est endettée sans possibilité de créer de richesse n’aura que gagner le droit de mourir un peu plus tard, entraînant avec elle son écosystème. Dès lors, il est assez simple d’envisager la suite : endettement, baisse des investissements, réduction du périmètre financier, besoin en capitalisation, puis naturellement, en trésorerie… C’est un sujet que tout le monde a en tête mais qui ne se traduit pas, fort logiquement, sur les indicateurs de défaillances ou d’analyses économiques. Voyons donc comment les choses évoluent ces prochains mois avec les premières échéances de remboursement… Voyons également comment se traduira en matière d’activité cette année d’élection présidentielle, usuellement peu propice aux investissements. Il y a de l’inquiétude mais aussi des opportunités. Voici venir une période que nous souhaitons propice au dialogue. À nous de rappeler aux impétrants en campagne le rôle que peuvent et doivent jouer les entreprises françaises et notamment les TPE-PME. Elles constituent 99 % des entreprises et emploient près de deux tiers des salariés, sans parler des indépendants TNS. La France de demain, elle est là.

Parlons de demain justement… Le directeur régional de la Banque de France Stéphane Latouche dit qu’il n’y aura pas de procédures massives des entreprises. Qu’en pensez-vous ?
Difficile de se prévaloir des modèles existants pour pré-voir une activité avec des données exogènes aux modèles économiques connus… Qui peut prévoir la capacité des entreprises à rembourser 25 % de leur chiffre d’affaires en cinq ans de marge post-Covid ? Nous constatons également l’énorme disparité entre les différents secteurs d’activité, avec parfois des interdépendances assez limitées. Mais l’étude de la Banque de France fait également référence à la confiance des entrepreneurs par l’entrecroisement de nombreux critères économiques. Certes, mais constatons que, parmi les entreprises amortissant leur remboursement sur plusieurs années, près de huit entreprises sur dix ont sollicité la franchise de remboursement d’un an…C’est le signe du fameux « jusque ici tout va bien : repoussons les échéances au maximum ! »… Car 25 %, c’est bien le montant du chiffre d’affaires qui a été mobilisé pour établir les montants des PGE. Pour celles qui ne l’ont pas encore fait, elles doivent désormais les rembourser dans les quatre années qui restent… Et c’est tout bonnement impossible ! Il va donc bien falloir trouver des solutions. De même, le prêt participatif est un échec, c’est la Banque de France qui le rappelle, et pour des raisons simples : c’est un dispositif qui a été fait pour des grandes sociétés. Il n’y a eu que 313 dossiers de prêts participatifs. Et c’est normal : l’entrepreneuriat français, constitué d’actionnariat privé familial, veut garder le contrôle de l’activité. Ne pas comprendre cela, c’est ne pas comprendre le tissu économique français.

Et qui ne l’a pas compris selon vous ?
L’État fait ce qu’il a toujours su faire : traiter des flux et des masses. Rappelons qu’il a mis près de huit mois à bien calibrer ses aides aux entreprises dont il contraignait l’activité. Connaître le quotidien du chef d’entreprise, savoir si untel va se priver de rémunération pour payer ses fournisseurs, ou ses salariés, ils ne savent pas. Notre rôle est donc d’arriver à attirer l’attention du gouvernement. Avec plus ou moins de réussite, reconnaissons-le. On est donc dans une année 2022 qui reste très compliquée car il y a la double incertitude de l’après-Covid et de la présidentielle… On sait que l’entreprise et l’activité détestent plus que tout l’incertitude, car cela nécessite de réadapter l’appareil productif - soit à la hausse, soit à la baisse - et c’est toujours difficile à faire sur un temps court. Regardez les problèmes d’approvisionnement que nous avons eus sur les masques anti-Covid au début de la crise. Ces problèmes n’existent plus car la production s’est adaptée, entre temps. Parlons justement de la production et surtout de sa relocalisation. C’est devenu le nouveau graal des pouvoirs publics qui mettent en œuvre des actions pour éviter de revivre les difficultés d’approvisionnement justement survenues pendant la crise… Avant de parler de relocalisation, parlons déjà de stopper la délocalisation, car c’est d’abord cela le sujet. L’émigration de nos forces économiques reste régulière et irrémédiable. Elle n’est pas forte, mais elle est crantée et elle vient poser plusieurs questions. La première, c’est le consommer local et la deuxième, c’est la souveraineté économique. Ce thème doit nous rappeler une chose fondamentale : d’un côté, il y a le discours politique, et de l’autre, il y a la réalité économique. Et les deux choses sont, dans ce cas, très différentes. Prenons comme exemple cette coopérative bretonne qui ne parvient pas à écouler ses masques vendus deux fois le prix du marché, car ils sont fabriqués en local et qui se trouve en grande difficulté financière. Quels enseignements à en tirer ? Le premier, c’est qu’il est faux de penser que le secteur public, les collectivités ou des clients privés sont prêts à payer plus cher, à qualité égale, pour un produit local. Acheter plus cher, c’est faire supporter aux clients finaux des surcoûts que seuls des militants financièrement aisés sont en capacité d’intégrer ; pas nos concitoyens, dans leur ensemble, à date. Le second est qu’il a été statué depuis longtemps que la seule issue au localisme était la qualité, seule valeur ajoutée acceptable… Chose qui n’a pas toujours été bien comprise, encore.

Et sur l’approvisionnement ?
La relocalisation ne garantira pas forcément un bon approvisionnement. Les ruptures que nous avons connues sont le fruit d’un sous-équipement productif face à une demande qui a subitement explosé. À moins de maintenir financièrement un outil de production sous-exploité, en prévision d’une possible demande… Ce serait irrationnel et, heureusement, ce n’est pas ce qui est envisagé.

Alors comment on fait ?
On s’imposera soit par la compétitivité, soit par la qualité. En étant le pays qui subit les plus forts prélèvements obligatoires des pays de l’OCDE, nous ne pourrons prétendre à la compétitivité. Il nous faudra donc parier sur la valeur ajoutée de nos produits par la qualité, par la réponse à l’attente du marché ou par la valeur ajoutée proposée. Jeune étudiant, j’entendais déja ces éléments… à croire que le pragmatisme économique n’est pas une priorité pour nos gouvernants. Je constate cependant que la Région souhaite mettre en place une politique volontariste sur le sujet (lire page 60, NDLR), je m’en félicite et nous serons en support de cette démarche.

Donc, une des solutions pour vous, serait de « dégraisser le mammouth » ?
Il faudrait en tout cas rationaliser l’appareil d’État. Longue et fastidieuse est la liste des exemples qui sont apparus ces derniers mois, où notre pays a souffert de suradministration sans pour autant pouvoir parler d’efficacité structurelle. Il est fou de penser que l’héroïsme des personnels de santé ou des forces de l’ordre, par exemple, vient désormais compenser une absence de vision organisationnelle étatique. Dès lors, voir notre ministre de l’Économie réclamer dans la presse des augmentations de salaires au sortir de la crise nous agace certes, mais nous inquiète… C’est bien le ministre de l’État que les rapports de la Cour des comptes, notamment, décrivent comme sans vision stratégique, enjoignant les entreprises à faire ce qu’il est lui-même incapable d’initier. Saviez-vous que les entreprises françaises sont celles qui, en Europe, consacrent la plus grande partie de leur valeur ajoutée aux salaires ? Ce sont les plus vertueuses. Dès lors, pourquoi d’après vous, ne reste-il plus assez sur le compte de nos salariés après les prélèvements de l’État ?

Visiblement, Bruno Le Maire n’est pas votre ami…
Je ne fais pas du syndicalisme pour avoir des amis, je le fais pour défendre les entreprises françaises qui évoluent dans un environnement sinon hostile, en tout cas kafkaïen ; celui où règnent « les risque-rien » emmerdant « les risque-tout »…

Les syndicats patronaux ont des réunions toutes les semaines à Bercy. Quel poids vous pouvez avoir face aux décideurs politiques ?
En France, c’est à sa capacité de nuisance que l’on juge l’importance d’une organisation et c’est bien regrettable. Car cela oblige parfois à agir avec excès et trop peu de tempérance. Il est normal que nos dirigeants s’interrogent sur notre représentativité. À cela, je réponds : quelle entreprise dans la société, quelle démarche prospective et nombre d’adhérents.

Ce qui emmène sur le sujet de la disparition des CCI…
Exactement. Le gouvernement voulait détruire les réseaux consulaires - chambres d’industrie et chambres des métiers et de l’artisanat - en diminuant leurs ressources chaque année, et pourtant c’est ce réseau qui a servi de relais et de courroie de transmission pendant la crise Covid… À tel point que le Premier ministre Jean Castex, au final, a remercié les réseaux consulaires pour leur accompagnement… Quel coup du sort ! Les CCI ? Un formidable outil à condition qu’il soit entre de bonnes mains… Hors ça, point de salut. Je reviens sur le pouvoir d’achat… Sur ce point, on est tous d’accord pour dire que la rémunération du travail doit mieux payer que le traitement social de l’inactivité. Peut-être faudrait-il se pencher sur le taux de charge et donc le niveau de rémunération… Mais ceci est beaucoup plus inflammable politiquement à quelques mois des éléctions présidentielle et législative. Attention : réfléchir au périmètre d’intervention de l’État n’est pas forcément synonyme d’abandon du service public. Évidement les pistes de la numérisation sont évoquées mais trop peu exploitées. Cette transformation numérique de l’État, mais aussi des entreprises, est un défi auquel on doit faire face. Parce que l’innovation, la robotisation ou encore la numérisation offrent des gains de compétitivité, mais surtout des gains de services et d’efficacité.

En clair, selon vous, c’est à l’État de s’inspirer de ce que font les entreprises ?
J’ai la faiblesse de penser qu’il n’existe pas de meilleur facteur d’intégration que l’entrepreneuriat : pas d’histoires de mœurs, de sexe ou de genre chez les entrepreneurs. Ici, on parle de prix, de livraison, et de paiement ! Le gouvernement serait bien inspiré de s’appuyer sur les entrepreneurs français, tous dans leur ensemble, pour retrouver un fort rayonnement international. À condition de partager les constats et les diagnostics… J’ai conscience que l’exercice est compliqué.
Propos recueillis par Martin Venzal

Sur les photos : Samuel Cette. Crédits : Rémy Gabalda - ToulÉco.

Réagir à cet article

Source : https://www.touleco.fr/Samuel-Cette-Le-gouvernement-a-tout-interet-a-s-inspirer-de-l,32829