Confinement : les conseils d’une spécialiste de l’Isae-Supaero de Toulouse

article diffusé le 2 avril 2020

Enseignante-chercheuse à l’Isae-Supaero de Toulouse et spécialiste des questions de confinement lors des vols spatiaux habités, Stéphanie Lizy-Destrez partage ses recommandations pour vivre au mieux la situation inhabituelle à laquelle nous confronte la pandémie de coronavirus. Interview.

Stéphanie Lizy-Destrez, le confinement que nous vivons actuellement est-il de même nature que celui d’un astronaute dans l’ISS, la station spatiale internationale ?
À la différence du confinement d’un astronaute dans l’ISS, celui que nous vivons n’a pas été choisi et constitue donc une épreuve à passer. Nous n’y avons pas été préparés. C’est pourquoi il était important de donner très vite une date de sortie, quitte à l’avancer ou à la reculer si nécessaire afin que les gens puissent s’organiser pour mieux supporter la situation et gérer leur temps. L’incertitude est très angoissante. Elle génère du stress, stress qui a un impact sur notre physiologie, sur notre sommeil notamment et donc notre humeur. Les nuits s’écourtent, sont chahutées, on rêve beaucoup plus, le sommeil est moins réparateur...

Vivons-nous le confinement de la même façon sur toute sa durée ?
Comme nous l’avons remarqué lors de missions de simulation en situation de confinement, la période que nous traversons se divise en trois phases bien distinctes. Durant la première phase, nous avons connu un véritable chamboulement dans notre quotidien. Nous avons dû modifier nos habitudes, notre rythme, nous réorganiser au sein de notre habitation, mettre en place le télétravail tout en s’occupant de nos enfants... Comme en ont témoigné nos étudiants confinés dans la Mars Desert Research Station (MDRS), dans le désert de l’Utah, on est motivés et performants.
La seconde phase de confinement est plus compliquée pour le moral. On est beaucoup plus négatifs. L’appréhension du virus, la sensation d’enfermement, la gestion de la nourriture, la vie en collectivité risquent de créer de véritables tensions au sein des ménages. C’est au cours de cette période qu’il faut réussir à tenir, à faire face à l’épreuve et à tolérer les autres malgré leurs petits défauts. Viendra ensuite la phase 3, marquée par un retour de la motivation car la sortie sera proche. C’est pourquoi dans l’espace, les opérations critiques que doivent réaliser les astronautes sont réalisées en phase 1 et 3.

D’ici là, comment mieux le supporter ?
Il est important de garder un cadre structurant et maintenir une activité physique ou artistique régulière. Si d’ordinaire on pratique un cours de danse le lundi soir, il faut essayer de le maintenir, en visioconférence par exemple ou de mettre en place une autre activité. En conservant des repères fixes, on garde une chronologie et cela facilitera le retour à la vie normale. Donner du sens à ce que l’on fait est aussi important dans un moment difficile marqué justement par une perte de sens. Il s’agit de se sentir impliqué en exerçant une activité utile à la communauté, faire des courses pour des personnes âgées ou vulnérables, répondre à l’appel des agriculteurs...
Il est essentiel aussi de respecter les temps privés de chacun. Chaque jour, en allant à l’école ou au travail, en se promenant, on cultive notre jardin secret et l’on rentre chez nous, enrichis par notre journée. Même confinés, il est primordial de s’accorder des moments pour soi. Chacun doit avoir du temps pour cultiver son jardin secret et faire preuve de souplesse avec les autres membres du foyer. Et enfin, il faut délimiter le temps dédié au travail et celui dédié aux loisirs et bien conserver cette distance en faisant des pauses, en partageant un repas avec les autres, en vérifiant ses horaires pour maintenir un équilibre. C’est comme dans l’ISS, le dimanche, les astronautes ne font pas d’expérience. Ils lisent, jouent de la guitare mais ne travaillent pas.
Recueilli par Johanna Decorse

Sur les photos : Stéphanie Lizy-Destrez, enseignant-chercheur de l’Isae-Supaero, à l’origine du protocole Teleop, expérimenté actuellement par une soixantaine d’étudiants de l’école. Crédits : Université de Toulouse.
Ci-dessous : une étudiante de l’école lors d’une mission de simulation dans la station Mars, dans le désert de l’Utah. Crédits : Jérémy Auclair.

Le stress, nouveau paramètre du protocole Teleop

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Depuis le début du confinement, plusieurs étudiants de l’Isae-Supearo participent au protocole Teleop mis en place par la chaire Sac Lab dirigée par Stéphanie Lizy-Destrez et l’équipe Facteurs Humains de l’Isae-Supaero. Expérimenté à plusieurs reprises lors de simulation de vie sur Mars aux Etats-Unis ou encore dans une base de préparation au confinement lors des missions spatiales, en Pologne, ce protocole vise à analyser l’évolution des performances et l’attention des astronautes en période de confinement et d’isolation.

Actuellement à Toulouse, une soixantaine d’étudiants de cette école suivent l’expérience Teleop dans une version allégée. Isolés dans leur chambre de 12m², ils remplissent tous les cinq jours des questionnaires en ligne, réalisent des tâches de mémorisation ou de déplacements d’objets sur ordinateur et tiennent un journal de bord pour partager leurs données physiologiques, psychologiques et techniques. Le but étant d’étudier les effets du confinement sur leurs performances cognitives. « C’est la première fois que nous disposons d’une cohorte aussi nombreuse et surtout que nous pouvons mener ces expériences dans le cadre d’un confinement subi et non choisi. Le stress lié à l’incertitude sur la fin du confinement notamment va nous permettre d’étudier un nouveau paramètre », explique Stéphanie Lizy-Destrez.

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Source : https://www.touleco.fr/Confinement-les-conseils-d-une-specialiste-de-l-Isae-Supaero-de,28383