Marc Ivaldi : « Avec l’annonce de possibles nationalisations d’entreprises, l’État sort l’artillerie lourde »

Impact du Covid-19 sur le transport aérien, avenir des compagnies low-cost, reprise de l’économie chinoise, soutien aux entreprises et nationalisation. Marc Ivaldi, directeur des études à l’EHESS [1] et spécialiste de l’économie industrielle et des transports livre son analyse à chaud.

Marc Ivaldi, comment analysez-vous aujourd’hui l’impact du Covid-19 sur le secteur du transport aérien ?
Le secteur du transport aérien est à l’arrêt. La situation est tellement grave que l’on ne pouvait pas faire autrement que d’utiliser la dette publique pour amortir le choc et tous les économistes sont unanimes sur cette question depuis quinze jours.
Par ailleurs, des sommes très importantes ont été annoncées par le gouvernement pour sauver les entreprises : 45 milliards d’euros pour les reports de toutes charges sauf la TVA jusqu’à trois mois, le report des paiements de loyers et de factures, et le financement du chômage partiel. 300 milliards d’euros de garantie ont aussi été annoncés sur les prêts bancaires pour garantir 90 % des sommes empruntées par les entreprises auprès de leurs banques. Malgré cela, il est difficile de prévoir aujourd’hui quel sera l’impact sur le secteur, même si, à la Toulouse School of Economics, nous travaillons tous sur l’hypothèse que le virus va s’arrêter en quelques mois.

Quel avenir pour les compagnies, en particulier les low-cost ?
Aujourd’hui, il est très difficile de dire ce qu’il va se passer pour les low-lost et les charters français. Le président Macron a dit "on sauvera tout le monde" mais à mon avis la reprise sera plus longue à venir pour les charters spécialisés dans le tourisme. Nous estimons en effet que les Français vont perdre en moyenne 20 % de leurs revenus en 2020, donc les dépenses de tourisme sont celles dans lesquelles ils sabreront en premier, et même aidé par l’État, ce secteur mettra plus de temps à repartir.

L’État a aussi évoqué la possibilité de nationaliser certaines entreprises, cela pourrait-il s’appliquer au secteur aérien ?
Oui avec cette annonce, l’État sort l’artillerie lourde et Air-France-KLM est une des entreprises qui pourraient être concernées. La compagnie a annoncé l’arrêt de 90 % de ses vols pendant deux mois et la mise au chômage partiel de 80 % de ses salariés. Si la crise s’arrête en quelques mois, l’activité business reprendra pour l’entreprise mais l’activité tourisme sera, là aussi, plus longue à repartir et il est impossible de dire aujourd’hui combien de temps la compagnie pourra tenir.

Si la Chine parvient à redémarrer son économie rapidement, le transport aérien en bénéficiera-t-il ?
Si la Chine repart, c’est en effet une bonne nouvelle mais nous entrons maintenant dans un moment critique pour la Chine. Je rappelle que le pays compte 1,5 milliard d’habitants, or le confinement n’a concerné « que » 500 millions d’habitants. Ils vont rouvrir la zone de Wuhan, et nous ne savons pas si le virus va repartir ailleurs. Si dans un mois il n’y a pas de nouveau foyer en Chine, alors peut-être que l’on tient le bon bout, mais on n’en saura rien avant mi ou fin avril.

La France s’apprête par ailleurs à entrer en récession, avec une chute annoncée de 1 % du PIB, ou beaucoup plus ? Jusqu’à quel point peut–on prévoir ?
Non c’est impossible de prévoir, mais une chose est claire : on ne travaille plus, on ne produit plus, on est en récession. Malgré les aides publiques annoncées, il va falloir faire appel à l’épargne des citoyens à un moment. Les marchés ont baissé, donc les placements ont baissé donc notre épargne a déjà baissé.

Peut-on comparer la crise du Covid-19 avec celle de 2008 ?
L’ampleur n’a rien à voir, nous sommes bien au-delà et il faut se rappeler que la crise de 2008 était déjà bien plus grave que celle de 1929. Cette-fois ci, les réactions de politique économique ont été plus rapides et je vous le répète, pour l’instant tout le monde est unanime à dire que les décisions prises sont les bonnes. Néanmoins l’incertitude reste totale quant à la durée de cette crise.
Propos recueillis par Béatrice Girard

Sur la photo : Marc Ivaldi, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et enseignant à Toulouse School of Economics TSE. Crédits : TSE - DR.

Notes

[1École des hautes études en sciences sociales de Toulouse

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Source : https://www.touleco.fr/Face-au-Covid-19-creuser-la-dette-etait-la-bonne-decision,28332