« Il y a une idée très libertarienne derrière la blockchain »

Dossier : Cryptomonnaies : les nouvelles terres de l’économie

Professeurs de finances à Toulouse School of Economics (TSE-TSM), Catherine Casamatta et Matthieu Bouvard ont consacré leurs récents travaux de recherche à la blockchain. Le point sur une technologie à la fois complexe et réputée infaillible, mais pour quel avenir ?

Catherine Casamatta, Matthieu Bouvard, pourquoi vous être intéressés à la blockchain ?
CC : Nous avons démarré ce travail en 2016 à la demande de l’AFB, l’Association française des banques. La technologie blockchain était alors évoquée comme un concept disruptif, qui allait changer le modèle financier des banques. Nous avons concentré notre programme de recherche sur la compréhension du système, puis sur les mécanismes économiques sous-jacents et leurs impacts possibles.

Comment définissez-vous la blockchain ?
MB : La blockchain est une technologie de registre distribué (Distributed Ledger Technology en anglais), c’est-à-dire qu’elle permet d’enregistrer des transactions, des données, des actes de propriétés… sans avoir à passer par une tierce partie pour certifier les actes ou les preuves d’achat. En résumé, c’est un système d’échanges décentralisé, sans certificateur, qui fonctionne par consensus entre des acteurs. Ce registre est transparent et sécurisé, puisqu’une fois l’opération inscrite dans un « bloc », elle est « chaînée » : on ne peut pas revenir en arrière.

Quelle philosophie sous-tend cette technologie ?
CC : Il y a une idée très libertarienne derrière la blockchain, celle de réaliser un consensus entre des gens qui ne se connaissent pas, de se mettre d’accord sur un système sans intervention d’un pouvoir centralisateur. Ce n‘est pas juste une technique, mais un choix de gouvernance et un mode de coordination particulier ; il n’est pas étonnant que ce principe soit apparu en 2008, en pleine instabilité financière mondiale. Il représente un défi pour les systèmes économiques classiques.

Justement, pourquoi cette technologie est-elle associée à la cryptomonnaie, au Bitcoin en particulier ?
CC : La question du consensus distribué – on est d’accord sans se connaitre, sans être en lien direct- existe depuis longtemps en informatique. La blockchain est une façon de le mettre en œuvre, conceptualisé et développé en 2008 par l’inventeur du Bitcoin, nom de code Satoshi Nakamoto, un pseudonyme dont l’identité réelle reste inconnue. C’est pour cette raison qu’on a tendance à confondre blockchain et cryptomonnaie, parce que le Bitcoin est la première application. Mais la blockchain est un système d’enregistrement, les applications possibles sont très nombreuses et ne se réduisent pas à la cryptomonnaie.

Quels sont les exemples d’applications ?
MB : Elle est utilisée par exemple en import-export de marchandises ou dans le secteur de la logistique : elle garantit la traçabilité des étapes. Dans certains pays, comme le Ghana, on se base sur cette technologie pour enregistrer les titres de propriétés et résoudre les conflits fonciers ; un système de cadastres dans un pays où il n’y a pas de base de données officielles.

Si l’on en revient aux cryptomonnaies, quelles sont les motivations à créer ces monnaies virtuelles ? Comment cela fonctionne-t-il ?
CC : L’idée initiale, c’est de disposer de monnaies internationales indépendantes des banques centrales, sans régime de change, dans un environnement démocratique, décentralisé et infaillible. Le système est basé sur une ressource rare ; dans la blockchain qui sous-tend Bitcoin, cette ressource rare est une capacité de calcul. C’est une forme de vote : pour pouvoir voter, je dois prouver ma capacité de calcul en résolvant un problème complexe. Si j’y parviens, cela me donne le droit de participer à la blockchain, c’est cette série d’informations que le « mineur » va enregistrer.
MB : Les gens qui valident les transactions ne sont pas toujours les mêmes, c’est celui qui a résolu le problème cryptographique qui « chaîne » le bloc résolu. Cela garantit un système d’alternance. Plutôt qu’un vote, c’est une loterie décentralisée dont personne n’a le contrôle. Cette décentralisation est véritablement révolutionnaire.

Y a-t-il des liens avec l’économie réelle et quels sont-ils ?
CC : Les cryptomonnaies sont des moyens de paiement bien réels qui défient les systèmes existants. Elles sont aussi connues pour servir dans les transactions illégales…

A-t-on besoin de ces cryptomonnaies ou est-ce une bulle spéculative ?
CC : Les amateurs font l’analogie avec Internet : on ne savait pas trop quoi faire de cette technologie au départ. Aujourd’hui, on peut probablement fonctionner sans Internet, mais on ne va probablement pas fonctionner sans. Pour les cryptomonnaies, le projet initial se plaçait en dehors du système, mais ce n’est plus le cas. Malgré les fluctuations des cours, des banques d’investissement ont incorporé ce type de devises dans leurs actifs. Le Bitcoin est une monnaie, avec une valeur, on peut l’échanger ou s’en servir comme moyen de paiement. C’est même une monnaie légale au Salvador depuis 2019 : on paye ses impôts en Bitcoin.
MB : Il existe aujourd’hui de nombreuses cryptomonnaies, Bitcoin mais aussi Ethereum, Ripple ou Litecoin…et autant de blockchains. Certaines sont associées à des services, comme Filecoin aux États-Unis, sorte de Airbnb du stockage de données. La plateforme met en relation des acteurs pour mutualiser les capacités de stockage, le Filecoin facilite les échanges.

On dénonce souvent la grande consommation d’énergie nécessaire au fonctionnement des blockchains. Qu’en pensez-vous ?
CC : La technologie est remarquable, mais la consommation d’énergie est gigantesque, avec une empreinte carbone équivalente à celle d’un pays comme l’Autriche. La blockchain Bitcoin a pour ainsi dire ajouté un pays en matière de consommation d’électricité. C’est pourquoi les grandes fermes de minage sont installées dans des endroits où l’énergie est peu chère, en Islande ou au Québec où l’on s’appuie sur l’hydroélectricité et où le climat froid aide à refroidir les serveurs.

Doit-on s’inquiéter des cryptomonnaies ?
MB : Toutes les banques centrales ont aujourd’hui lancé des programmes de monnaie numérique -euro numériques, dollars numériques…-, qui permettent aux utilisateurs de détenir de la monnaie sans passer par une banque. L’usage est toutefois limité au remplacement de billets, les banques centrales ne sont pas des banques commerciales, elles n’ont pas vocation à héberger des comptes privés. Mais cela va changer le commerce des banques et avoir des effets sur les transferts internationaux, qui sont très onéreux.
Propos recueillis par Valérie Ravinet
Crédits photos : Rémy Gabalda

A lire à partir du mardi 19 juillet : "La blockchain : un laboratoire d’idées et de projets en Occitanie"

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Source : https://www.touleco.fr/Il-y-a-une-idee-tres-libertarienne-derriere-la-blockchain,34969