Jean Moreau, Phenix : « Il existe une autre voie pour les entrepreneurs qui s’intéressent à l’intérêt général »

article diffusé le 24 février 2021

La plateforme et l’application anti-gaspillage Phenix sont présents dans plusieurs villes dont Toulouse. Son cofondateur et dirigeant est toulousain d’origine. Jean Moreau nous explique le fonctionnement de son entreprise et partage avec nous sa vision de l’économie et de la société.

Jean Moreau, comment de banquier d’affaires, êtes-vous devenu le créateur d’une entreprise anti-gaspillage ?
Ma carrière a débuté à 24 ans. Après une école de commerce parisienne et Sciences Po, je suis allé sans me poser de question vers une grande entreprise de la finance internationale baptisée Meryl Lynch. C’était un boulot très prestigieux et rémunérateur. Mais, après cinq-six ans là-bas, vers l’âge de 30 ans, j’ai eu progressivement une prise de conscience. Je ressentais une perte de sens dans mon travail. J’ai vécu une crise d’adolescence à retardement ou de la quarantaine par anticipation. J’avais envie de me mettre au service d’une cause plus noble qui puisse avoir un impact environnemental, social et économique positif.

Phenix, c’est à la fois une plateforme et une application. Comment s’articulent ces deux dimensions ?
Effectivement, Phenix, c’est une plateforme de don aux associations depuis sa création en 2014 et une application de vente pour le grand public depuis 2019. Deux ou trois jours avant leur date de péremption, la plateforme met en lien les associations (La Banque Alimentaire, Les Restos du Cœur, etc.) avec les distributeurs disposant d’invendus. Au jour de la date de péremption, les produits qui restent ou qui ne peuvent pas être donnés sont vendus à prix cassés (de -30 à -50% en général) sur l’application. Nous prélevons des commissions sur les ventes. Les clients viennent récupérer leurs paniers en magasin.

Que bilan tirez-vous de l’année 2020 marquée par une crise sanitaire et économique ?
Le bilan est positif. Ce qui prouve que notre modèle est résilient et s’adapte aux changements. Il n’y a pas eu d’explosion, mais la demande a tout de même augmenté de 45% du côté des associations en raison de la crise. Sur l’application, le nombre de consommateurs a été multiplié par six. Il y a 1,7 million de personnes sur Phenix désormais. Nous sommes dans le top trois des applications food ayant connu la plus forte croissance derrière Uber Eats et Deliveroo.
Nous sommes présents dans vingt-et-une villes françaises, dans toutes les villes de plus de 100.000 habitants. Après les grandes métropoles (dont Toulouse), Phenix s’est installé dans des villes comme Besançon, Dijon, Tours, Orléans. Notre chiffre d’affaires dépasse les 12 millions d’euros cette année. Nous avons 180 salariés. La majorité travaille dans notre siège parisien. À Toulouse, il y a une dizaine de collaborateurs dans notre agence locale. En moyenne, nous sauvons 120.000 repas par jour.

Quels sont les objectifs de Phenix pour 2021 ?
Nous avons deux objectifs cette année. Continuer à nous développer en Europe et élargir la gamme de produits sur la plateforme et l’appli. Nous sommes déjà dans plusieurs pays proches comme l’Espagne, l’Italie et le Portugal et nous voulons en effet poursuivre ce déploiement en Europe. Concernant les produits, on s’est concentré sur les distributeurs comme Carrefour ou Biocoop. On va remonter en amont et s’intéresser désormais aux producteurs et aux industriels. Et depuis le 1er janvier 2021, une nouvelle loi anti-gaspillage portée par la secrétaire d’État Brune Poirson est en application. Elle étend, au-delà de l’alimentaire, l’obligation de réutiliser les invendus. Cela concerne par exemple les cosmétiques. Des entreprises comme L’Oréal ou Pierre Fabre en Occitanie vont avoir des obligations sur le sujet.

Vous êtes le coprésident du mouvement d’entrepreneurs Impact France. Quel est son but ?
Chez Impact France, nous voulons prouver qu’il n’y pas seulement les ONG d’un côté et les capitalistes de l’autre. Il existe une voie médiane avec des entrepreneurs qui s’intéressent à l’intérêt général et portent une vision différente de celle du Medef. Nous sommes environ 1200 adhérents. Nous nous engageons sur la compensation financière de notre impact écologique ainsi que sur un certain nombre de sujets sociaux (égalité salariale femme-homme, écart de salaires limité au moins de 1 à 10, plus de diversité, inclusion de salariés handicapés, etc.). Nous voulons également un meilleur partage du pouvoir à l’intérieur de l’entreprise avec une place accrue pour les salariés dans les conseils administrations. Impact France est un réseau d’entreprises, mais nous allons aussi à la rencontre des décideurs politiques pour leur faire part de nos idées. Pour nous, il faudrait plus de conditions aux aides de l’État. Un PGE devrait par exemple être conditionné au respect de règles environnementales.

Et concernant votre entreprise ?
Phenix est une SAS qui a reçu deux labels RSE, B Corp et ESUS. Ce dernier nous contraint à limiter l’écart de salaire de 1 à 7 dans notre structure et à réduire la distribution de dividendes aux actionnaires. Une partie va aux salariés et à des associations. C’est la Préfecture, par le biais de la Direccte [1], qui vérifie le respect des critères tous les cinq ans.
Propos recueillis par Matthias Hardoy

Sur la photo : Jean Moreau, le dirigeant de Phenix, entreprise qui participe au recyclage des invendus. 180 collaborateurs travaillent pour la société à travers la France. Crédits : Phenix - DR.

P.S. :

Pour la partie plateforme de dons aux associations, Phenix accompagne ; en Occitanie : le Super U de Grenade (31), l’Intermarché de Labarthe-sur-Lèze (31), le Super U de L’Isle-Jourdain (32), l’Intermarché de Saint-Paul-sur-Save (31) et le Leclerc de Lescure d’Albigeois (81).

Notes

[1Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi.

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Source : https://www.touleco.fr/Jean-Moreau-Phenix-Il-existe-une-voie-pour-des-entrepreneurs-qui,30617