Fermée depuis 1986, l’ancienne mine de Salau, en Ariège, le restera-t-elle ? Présentée comme un eldorado du tungstène, l’un des « plus gros gisements au monde », elle continue d’aiguiser les appétits. Jusqu’à la fin de l’année dernière, la société ariégeoise Néométal imaginait décrocher un permis d’exploration pour y rechercher le précieux métal, mais aussi de l’or. Au départ seule sur les rangs, elle a été rejointe le 29 mai 2025, veille de la clôture de la mise en concurrence organisée par l’État, par la société Coforgia Haut Salat, domiciliée à Nancy. Les dossiers suivaient leur cours dans les arcanes de l’administration quand une décision de justice est venue relancer toute l’affaire. En novembre 2025, après huit années de bras de fer judiciaire, le conseil d’État a finalement jugé « légal » le permis exclusif de recherches accordé en 2016 par le ministère de l’Économie à Variscan Mines.
Les opposants au projet de réouverture de la mine de Salau avaient jusque-là réussi à faire valoir les failles de cette société orléanaise, devenue deux ans plus tard filiale à 100 % d’une junior d’exploration australienne, Apollo Minerals. Ils avaient obtenu gain de cause en pointant l’impact écologique et sanitaire du projet dans une zone classée Natura 2000 mais aussi les capacités financières insuffisantes de Variscan Mines pour mener à bien ses recherches.
Réhabilitée par la justice, elle revient finalement dans la course. Le 17 décembre 2025, la Direction générale de l’aménagement, du logement et de la nature (DGALN) s’est en effet appuyée sur la décision du Conseil d’État pour rejeter les dossiers de Néométal et Coforgia au bénéfice de Variscan Mines. Elle explique que « le permis ayant été déclaré définitivement légal, son détenteur, la société Variscan Mines, reste donc seule bénéficiaire du droit d’exclusivité pendant le solde de sa période de validité sur son périmètre et les substances qu’il mentionne ». La DGALN précise encore qu’« aucune nouvelle demande concurrente de titre minier ne peut être accordée », excluant de fait les deux autres prétendants.
Le retour de Variscan Mines
Alors que le permis d’exploration attribué pour cinq ans à Variscan Mines est normalement caduc depuis février 2022, la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC), dépendant directement du ministère de l’Économie, a levé l’obstacle le 22 janvier 2026 en le déclarant toujours « valide ». Elle estime en effet que la durée de validité du permis ayant été « suspendue de manière ininterrompue » de fin 2016 à fin 2025 du fait des recours en justice, l’horloge s’est arrêtée de tourner. Variscan Mines jouit donc de nouveau d’un permis de recherches minières pour cinq années. Ou plutôt jouira puisque, à ce jour, aucun décret n’a encore été publié sur le sujet au Journal officiel.
Ce retour inattendu de Variscan Mines aux portes de l’ancienne mine de Salau est contesté par la société Néométal. Après avoir tenté en vain, en janvier, un recours hiérarchique auprès des ministères de l’Économie et de la Transition énergétique, ses dirigeants ont saisi fin février le tribunal administratif de Paris pour tenter de faire annuler la décision de l’État dont ils dénoncent « l’excès de pouvoir ».
« Nous estimons que la décision de l’État est illégale. Notre dossier a été déclaré recevable. Variscan Mines, de son côté, disposait d’un permis valable jusqu’en février 2022 et, à notre connaissance, n’a pas demandé de prorogation. Notre compréhension du droit minier français nous fait dire qu’il n’existe pas de mécanisme suspensif. Or, c’est le critère invoqué par l’État pour déclarer son permis valide et accorder cinq ans de plus à Variscan. J’ai l’impression que certaines règles de droit ont été bafouées dans ce dossier », observe Emmanuel Henry, président de Néométal.
Dépendance de la France
Cet ingénieur minier, passé par l’École des mines de Nancy et Polytechnique Montreal, a débuté sa carrière au sein d’Amec Foster Wheeler, un bureau d’études et de conseil en ingénierie britannique, spécialisé notamment dans les secteurs pétrolier, gazier et minier. Ancien dirigeant de Trafigura, géant helvético-singapourien du négoce de matières premières, il a aussi travaillé pour ERG Africa, l’un des principaux producteurs de cobalt et de cuivre en République démocratique du Congo. C’est pour la société d’investissement britannique Horizon Corporation qu’il y conduit aujourd’hui des opérations en vue de l’ouverture de la mine d’or de Mongbawalu.
« J’ai fait ma carrière à l’étranger et je souhaite aujourd’hui apporter quelque chose à la France, qui dépend à 85 % de la Chine pour l’approvisionnement en métaux critiques, notamment de tungstène. À tout moment, la Chine peut décider de couper nos chaînes de production automobile et d’outils de pointe et d’armement. Cette situation ne me satisfait pas », assure Emmanuel Henry, qui voit dans la mine de Salau « l’un des plus grands gisements, sinon le plus gros gisement au monde de tungstène ».
D’où sa décision de « ne pas rester sans voix » après l’arbitrage de l’État en faveur de Variscan Mines. Un arbitrage qui pose question dans le microcosme français du secteur minier. « On peut s’interroger sur les noms des personnes qui ont obtenu des permis de recherche ces cinq dernières années », soulèvent plusieurs proches du dossier. Quelques recherches suffisent pour constater les liens étroits, au moins capitalistiques, qui unissent en effet les dirigeants des principales sociétés d’exploration œuvrant actuellement en France.
Régime de faveur ?
Parmi les visages incontournables du paysage minier français figure notamment Yves Guise. Cet ancien directeur adjoint du Département prévention et sécurité minière (DPSM) du BRGM, service géologique national français, est depuis sept ans directeur général de Variscan Mines. Il a aussi été, entre avril 2022 et octobre 2023, le président de la société Aurelius Ressources, qui a obtenu en 2024 un permis de recherches pour plusieurs métaux dans l’ancienne mine d’or du Bourneix, entre la Haute-Vienne et la Dordogne.
Yves Guise préside par ailleurs, via une société de conseil, la Compagnie des Mines Arédiennes, à la tête depuis octobre 2022 de trois permis exclusifs de recherches en Haute-Vienne. Cette même Compagnie des Mines Arédiennes est codirigée par le géologue Thomas Poitrenaud, associé avec Étienne le Goff dans deux autres sociétés, Coforgia – qui s’est positionnée à la dernière minute dans le dossier Salau – et surtout la Compagnie d’exploration de la Brévenne. Cette jeune société a obtenu en juillet 2024 un permis d’exploration pour sonder le potentiel de l’ancienne mine de cuivre de Chessy, près de Lyon. La CEB est en outre la filiale de la Compagnie française des métaux stratégiques (CFMS), une holding dédiée à la prise de participations dans des projets miniers, qui compte parmi ses administrateurs les mêmes Thomas Poitrenaud et Étienne le Goff.
La récurrence de certaines juniors françaises et de leurs dirigeants dans les demandes et l’octroi des permis de recherches de mines pourrait-elle expliquer le retour de Variscan Mines en Ariège ? C’est ce que cherche à comprendre Néométal tout en continuant de défendre la « solidité » de son projet et ses « garanties » financières à hauteur de 19 millions d’euros. « Je voudrais être sûr que les règles sont les mêmes pour tout le monde », se justifie son président, Emmanuel Henry. L’État aurait-il privilégié un porteur de projet ou a-t-il commis une erreur de droit ? « Les deux sont possibles. Ce sera au tribunal d’en décider », ajoute-t-il. Contacté sur le sujet, le ministère de l’Économie n’a pas donné suite aux sollicitations de ToulÉco.
Johanna Decorse
Sur les photos : La demande de permis d’exploration de la société Néométal, qui présente l’ancienne mine de Salau comme l’un des plus gros gisements de tungstène au monde, a été rejetée par l’État, au profit de Variscan Mines. Crédit : Rémy Gabalda - ToulÉco.
Avant la fermeture de la mine de Salau en décembre 1986, des mineurs ont écrit leur espoir d’une réouverture. Crédit : Néométal.
Le site de Salau, au pied du cirque d’Anglade et du pic de la Fourque, dans le Haut-Couserans, avec au premier plan l’ancien carreau de la mine situé à 1230 m d’altitude. Sur ses pentes ont été stockés des déchets miniers qui contiennent notamment de l’amiante. Crédit : Rémy Gabalda - ToulÉco.


