Covid-19. À Toulouse, le pari réussi des « makers » malgré les contraintes administratives

Au plus fort de la crise du Covid-19, des milliers de masques et visières ont été offerts à Toulouse par des makers, ces férus d’impression 3D et de do it yourself. Une belle réussite pour ce mouvement, fragilisé néanmoins par les normes imposées par l’État pour ces équipements.

L’élan était spontané et massif. En plein confinement, alors que la demande de masques et de visières de protection était à son paroxysme pour préparer la reprise, à Toulouse comme dans toute la France, des petites mains se sont activées chez elles, dans des fablabs ou des ateliers de couture. Des milliers de visières et de masques ont ainsi été offerts aux soignants et aux entreprises qui en avaient besoin. En Haute-Garonne, 150.000 visières ont ainsi été fabriquées et distribuées, bénévolement dans un premier temps par des fablabs et des makers indépendants. « C’était un élan de solidarité, on n’a pas trop réfléchi. Nous avons pris nos stocks et nous avons fabriqué des équipements pour le personnel soignant. Des entreprises ont aussi passé commande », se souvient Antoine Ruiz-Scorletti, responsable du Roselab, le fablab de La Cité, et coordinateur du RedLab, le réseau des Fablabs d’Occitanie.

Et puis il y a eu la phase 2 : « nous n’avions plus de stocks et nous avons mis en dangers nos structures car nous perdions trop d’argent. On s’est rendus compte que l’on aidait gratuitement d’autres entreprises à se relever, mais que nous, nous étions en difficulté ». Grâce à un appel au don, le Roselab recueille alors 700 euros, pas grand-chose comparé aux 30.000 visières distribuées "même si on salue et remercie les donneurs", précise Antoine Ruiz-Scorletti. Pas le choix, il faut changer de braquet : les visières deviennent payantes. Vendues à prix coûtant (4 euros non assemblées et 6 euros assemblées), elles continuent de sortir des ateliers. « Nous avons fait un mois et demi de travail non-stop, c’était fou ».

Le couperet

Mais fin avril, de nouvelles normes de la direction générale du travail (DGT) et de la direction générale des entreprises (DGE) donnent un coup d’arrêt à cet élan. « Nous nous sommes retrouvés d’un coup avec un problème de réglementation, nos visières devaient répondre à des normes contraignantes et très onéreuses (environ 1600 euros, NDLR), au delà de nos moyens », explique celui qui est aussi administrateur du Réseau français des fablabs. Le risque : être poursuivis pour concurrence déloyale ou travail dissimulé. « Dans les faits, personne n’est venu nous contrôler, mais cela a marqué le début de la fin de l’aventure pour nous », regrette Antoine Ruiz-Scorletti.

Symbole de ce coup d’arrêt : la fermeture de la plateforme Covid3D, qui permettait de mettre en relation des professionnels au contact du public et des makers disposant d’imprimantes 3D. « Nous ne souhaitons pas que les makers bénévoles qui font vivre cette plateforme soient poursuivis pour le non-respect de cette nouvelle réglementation » indique le site. Pour Antoine Ruiz-Scorletti, il n’y a pas de regret à avoir : « nous n’avons pas vocation à produire en masse, nous ne sommes pas équipés pour ça. Des industriels dont c’est le travail ont probablement gagné beaucoup d’argent en vendant ces produits. Je n’ai rien contre et je trouve cela tout à fait logique, il fallait créer un nouveau marché économique et ce n’était pas la mission des fablabs. Mais nous aurions aimé avoir la chance d’aller au bout du processus, sans être stoppés net, sans explications concrètes ».

« Il y a eu du grand n’importe quoi »

Une autre makeuse toulousaine, la couturière Elise Le Touzé, n’a pas tout à fait le même retour d’expérience. Pour les masques, l’Afnor a fourni des recommandations de fabrication et, fin mars, le Gouvernement a publié de nouvelles contraintes, notamment l’obligation de réaliser un test sur les masques avant de pouvoir y déposer le logo « filtration garantie ». Coût du test : environ 1000 euros. « Il y a eu un moment de panique. Puis nous avons relu la note d’information ministérielle dans le détail : les artisans n’étaient pas concernés par le test », raconte la couturière. « Ces règles ne visaient pas à pénaliser les petits artisans. Elles étaient plutôt destinées à rappeler à l’ordre les industriels qui se sont mis à fabriquer et à vendre en masse des produits non conformes. Concernant les masques, il y a eu un grand n’importe quoi, il fallait réguler ».

La fondatrice de la marque Jocelin & Marlaine a donc continué à fabriquer des masques, en respectant au mieux les normes Afnor. « Au début je les ai cousus et distribués gratuitement au CHR de Saint-Gaudens. J’en ai aussi offert à l’association Action Femmes Grand Sud. Puis les commandes ont afflué. J’ai alors décidé de ne plus travailler bénévolement et je les ai vendus. Je n’ai jamais pensé qu’on allait m’envoyer des contrôleurs ! » À juste titre. Ce qu’elle retient de l’expérience ? « Les makers ont toujours existé mais ils ont prouvé au grand public leur valeurs, et leur utilité. Pour moi c’est une période incroyable, je n’ai jamais autant cousu ». Antoine Ruiz-Scorletti conclu aussi sur un message positif : « le DIY [1] est en pleine expansion, nous avons su nous connecter pour faire des choses, et dans l’intérêt commun, c’est une grande réussite ».
Sophie Arutunian

Sur la photo : des masques cousus par Elise le Touzé aux couleurs de l’association Action Femmes Grand Sud , à laquelle elle a offert une centaine de masques. Crédit photo : DR.

Notes

[1do it yourself

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Source : https://www.touleco.fr/Covid-19-A-Toulouse-le-pari-reussi-des-makers-malgre-les,28935