Reprise d’Orchestra : le détail des offres de NewOrch et Al Othaim

Candidat à la reprise de sa propre entreprise, Orchestra, qu’il a cofondée en 1995 avec sa femme Chantal Mestre (directrice des collections), Pierre Mestre contre-attaque et détaille son offre. Son concurrent, déjà actionnaire minoritaire, le groupe saoudien Al Othaim, défend également son dossier. Le point sur un dossier social explosif.

« Mes avocats m’ont demandé de me taire pendant plusieurs semaines, alors que je bouillonnais. De toute évidence, ce silence était une erreur. Nous avons laissé l’espace médiatique à Al Othaim », confie Pierre Mestre, vendredi 12 juin après-midi, au siège social d’Orchestra (prêt-à-porter pour enfants, Saint-Aunès), à côté de Montpellier. Asphyxié financièrement, son groupe est en redressement judiciaire depuis avril. Face à Al Othaim, NewOrch (pour « Nouvel Orchestra »), portée par Pierre Mestre, a déposé jeudi soir au tribunal de commerce de Montpellier une offre de reprise qu’il juge « collective, financée et sécurisée ». Le groupe compte un passif de 650 millions d’euros (275 relevant de dettes inter-compagnies, la ‘vraie dette’ s’élève à 375 millions d’euros), pour un chiffre d’affaires annuel de 563,5 millions.

Le CSE s’est certes prononcé en faveur de l’offre d’Al Othaim. Mais les représentants du personnel ne reflètent pas, d’après lui, la majorité des salariés. « Il y a deux semaines, ils étaient quatorze syndicalistes devant le siège pour défendre Al Othaim. Je les ai comptés. Un siège social où on est 300 ! Si tout le monde était contre moi, ils auraient été plus nombreux », assène-t-il. Avant de montrer un mur de photos et de mails de soutien, envoyés par mail de France et de l’étranger. Des actions de soutien à NewOrch seraient prévues cette semaine. Selon Al-Othaim, « pour se garantir un support de salariés, Pierre Mestre est allé en chercher en Grèce ! Il a affrété un avion pour 50.000 euros afin de ramener des supporters pour lundi. Cet argent aurait pu être utilisé à défrayer les fournisseurs plantés par la faillite de l’entreprise ». Selon Pierre Mestre, Al Othaim, qui est master franchisé du groupe, « doit des factures à Orchestra ». En clair, tous les coups sont permis, alors que le tribunal de commerce de Montpellier doit rendre sa décision à partir du mardi 16 juin.

Seulement deux offres de reprise : pourquoi ?

Pourquoi n’y a-t-il que deux offres, alors qu’Orchestra est une belle marque, faisant référence, malgré ses difficultés financières, dans la mode enfantine ? « C’est une bonne question. Appelez le patron d’Okaïdi ! », s’exclame Pierre Mestre. « Nous ne sommes pas que distributeurs, mais aussi fabricants, avec la confiance des fournisseurs. Orchestra sans Chantal Mestre et moi-même, ce n’est plus Orchestra, car il n’y a plus l’âme des créateurs », répond-il, convaincu de porter un meilleur dossier qu’Al Othaim (lequel dit également avoir la meilleure offre) et animé par un état d’esprit « combatif ».

« Pourquoi seulement deux offres ? Parce que les repreneurs éventuels n’ont eu que quelques semaines pour comprendre la nébuleuse Orchestra » , analyse Céline Debarge, cogérante d’Orchestra-Prémaman à Lomme (59). « Peut-être parce que la réputation de Pierre Mestre est ce qu’elle est dans le milieu des affaires. Peut-être parce que créer 650 millions de passifs en trois ans a effrayé du monde, surtout en cette période Covid. Pourquoi Cultura, Lidl ou Aldi n’ont pas fait d’offres sur les baux ? La Halle a vingt-cinq repreneurs... »

NewOrch a le soutien de fournisseurs

NewOrch promet, dans son offre, le maintien de 3769 emplois et 430 magasins, en incluant les installations logistiques d’Arras et de Saint-Aunès, les affiliés et les franchises multimarques. Les magasins déficitaires sont tous fermés. Les restructurations les plus importantes ont lieu en Belgique, en Espagne et en Allemagne. Le retrait sur les marchés non-stratégiques (nord-américain notamment) se poursuit. La Suisse, le Maroc et la Grèce sont les marchés les plus performants. L’offre reçoit le soutien du Groupe Deveaux, propriétaire des marques commerciales Deveaux, Sprintex et Ercea.

« Orchestra, leader européen dans l’enfant, est le plus gros donneur d’ordre dans son secteur en France et a toujours maintenu un courant d’affaires régulier et important, avec nous ainsi qu’avec l’ensemble de la filière textile française », indique un courrier que ToulÉco s’est procuré. « Cette relation de confiance nous permet aujourd’hui de proposer à la société NewOrch des conditions de paiements pour les commandes à venir à 60 jours de crédit au travers d’un mode de règlement à 60 jours pour l’ensemble de nos facturations à venir, sans dépasser un encours de 200.000 euros. Ce mode de règlement est uniquement valable au profit de la société NewOrch et sous condition que les principaux actionnaires restent Chantal et Pierre Mestre. »

Marco Azran (Orchestra Maroc), fournisseur de la marque depuis vingt-cinq ans et masterfranchisé depuis dix-sept ans, prend « clairement position en faveur de NewOrch. Si Chantal et Pierre Mestre ne sont plus aux commandes, c’est le début de la fin. Orchestra est une famille, une équipe et une âme. Et l’âme d’Orchestra, c’est son style, incarné depuis sa création par Chantal et son équipe de stylistes. On peut ne pas être d’accord avec les idées et le management (très peu de communication interne, d’après des sources, NDLR), mais c’est quand même grâce à son côté visionnaire et entrepreneur que cette société qui comptait quinze employés en 1995, est devenue leader européen de l’enfant ».

Dans son offre améliorée (le tribunal de commerce a demandé aux deux candidats de revoir leur copie), NewOrch propose d’apporter 10 millions d’euros en capital, à travers un nouveau pacte d’actionnaires, composés des familles historiques (Mestre et Gotlib, 38 % et 19 %), de fournisseurs textiles, franchisés et cadres dirigeants (41 %). La société a prévu d’offrir 2 % du capital à l’ensemble des salariés. À cet apport, s’ajoutent 30 millions d’euros de lettre de crédit mis à disposition de la société par Vegotex, un term sheet de 12 millions d’euros avec Gageo (gage sur stock) et 45 millions d’euros de crédits fournisseurs. « Le crédit fournisseur est le financement essentiel de notre métier », analyse Pierre Mestre.

Al Othaim veut concentrer Orchestra sur la France

De son côté, Al Othaim est « convaincu de la nécessaire mise en place d’une stratégie différente, afin que ne soient pas répétées les mêmes erreurs, qui aboutiraient à une nouvelle catastrophe financière ». Le groupe insiste, dans son dossier, sur le passif financier laissé par Pierre Mestre. Sous-entendu : lui relaisser les clés de la maison ne serait pas raisonnable. « Et plus aucun dirigeant en France ne se sentira obligé de payer ses factures, sachant qu’il pourrait ensuite reprendre son entreprise à la barre du tribunal de commerce », s’inquiète une source proche. Al Othaim propose de se concentrer sur la France, avec le maintien de 1199 emplois directs et de 255 magasins. Il propose 26 millions d’euros en cash apportés au jour de l’audience. « Al Othaim met beaucoup d’argent sur la table », reconnaît Pierre Mestre. Le groupe saoudien ayant des moyens très importants, pourquoi ne met-il pas davantage, pour plier le match ? « Ce qu’ils mettent, ils savent qu’ils peuvent le perdre, et que ça peut aller très vite… surtout si les fournisseurs ne les livrent plus. Il faut les remplir, les magasins, tous les matins ! », répond Pierre Mestre.

L’entrepôt de Saint-Aunès sauvé, quel que soit le repreneur

L’entrepôt de Saint-Aunès (120 salariés), qui devait fermer, sera finalement sauvé. Al Othaim le maintient dans le giron d’Orchestra. NewOrch l’en fait sortir, mais est confiant sur une reprise de l’entrepôt. « Nous avons eu huit visites en trois semaines d’acteurs de la grande distribution ou de vêtements vendus sur Internet », indique Pierre Mestre. « J’ai des amis qui travaillent dans l’entrepôt. Ils se sont battus pendant le confinement, pour soutenir l’activité e-commerce (20 millions d’euros générés pendant le confinement), alors qu’ils étaient potentiellement licenciés. Je me suis dit : ‘je ne peux pas leur faire ça’. »

Pierre Mestre, qui bénéficie d’un contexte réglementaire favorable (la reprise d’une société en faillite par son propre dirigeant était, avant la crise générée par le Covid-19, beaucoup plus encadrée), se veut confiant. « Orchestra sera désendetté, débarrassé de ses magasins non rentables, aura resserré son siège social, motivé ses cadres, fait grossir ses fonds propres, investi dans le digital et ne comptera plus qu’un seul entrepôt, à Arras. » Même si le secteur du retail « va bastonner. Il y a trop de m2, et les consommateurs changent d’habitude », concède-t-il. La fermeture de 200 magasins « permettra de récupérer du mobilier ».

NewOrch rappelle l’importance des bureaux d’achat asiatiques

Dans son dossier de reprise, il met en avant le pôle de création, composé de quinze stylistes et dix modélistes, chargé du choix des coloris et des tissus, des esquisses, du dossier technique et du book de collection. En outre, insiste-t-il, « le maintien dans le périmètre de reprise des 132 salariés des bureaux d’achat asiatiques (Inde, Hong Kong, Maurice, Bengladesh) est d’une importance capitale. Ils parlent hindi, cantonais ou mandarin et ont la capacité technique à vérifier les usines, alors que la culture industrielle de la fabrication du vêtement a presque disparu en France », explique Pierre Mestre. Ces salariés sont affectés au produit (styliste, couturier, modéliste, merchandiser, responsable production…), au contrôle qualité, au service import, à l’administration et à la direction.

Erreurs nombreuses

Pierre Mestre est au moins d’accord sur un point avec son concurrent Al Othaim : il admet plusieurs erreurs stratégiques, et comprend même que le groupe saoudien s’estime être un actionnaire « mécontent et frustré ». Le projet d’acquisition de l’américain Destination Maternity ? « Oui, c’était une erreur, qui a déconcentré les équipes. Nous avons aussi racheté trop d’entreprises en Belgique », concède-t-il. Il reconnaît aussi « s’être trop éloigné des affaires, et des gros soucis, depuis quatre ans, avec un nouvel ERP ». Mais, dit-il, « j’ai payé pour ces erreurs, à travers des augmentations de capital notamment. J’ai injecté 40 millions en deux ans (un argent qui provient d’Orchestra, NDLR), et j’en remets 4 millions d’euros ».
Dans ce dossier social explosif, Pierre Mestre et Hervé Guionie, directeur des relations internationales d’Al Othaim, ont développé leurs plans respectifs, en visio, devant les quelque 4000 salariés du groupe, le 10 juin, chacun disposant de 59 minutes et 59 secondes pour s’exprimer. « Je n’ai utilisé que 45 minutes », précise, avec sa malice habituelle, Pierre Mestre.
Hubert Vialatte

Sur la photo : le tribunal de commerce doit se prononcer sur le nom du repreneur à partir du 16 juin. Crédits : DR.

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Source : https://www.touleco.fr/Reprise-d-Orchestra-le-detail-des-offres-de-NewOrch-et-Al-Othaim,29027