AZF : de la chimie lourde à la recherche médicale. Récit d’une mutation toulousaine

Après la catastrophe industrielle du 21 septembre 2001, la chimie va quitter la zone industrielle qui englobait AZF. Philippe Douste-Blazy, ancien maire de Toulouse, Pierre Gaches, patron de Gaches Chimie, et Cédric Cabanes, président du cluster Chimie verte, se souviennent et racontent.

Ayant causé 31 morts, un nombre important de blessés (2500), de destructions de logements et de bâtiments, l’explosion d’AZF a créé un immense choc dans la métropole toulousaine. Au lendemain de la catastrophe, la population est divisée. Un certain nombre de sinistrés demande l’arrêt définitif de l’usine de production d’engrais azotés. Les ouvriers d’AZF demandent, pour la plupart, la reconstruction et la reprise des activités.

En décembre 2001, le Premier ministre Lionel Jospin tranche en faveur de la fermeture. Un an plus tard, son successeur Jean-Pierre Raffarin interdit l’utilisation du phosgène, un gaz dangereux. La SNPE, usine proche d’AZF qui en produisait, doit fermer ses portes. 500 emplois sont supprimés. C’est un chapitre qui se clôt à Toulouse où la chimie a été, à une certaine période, le deuxième secteur économique de la ville derrière l’aéronautique. « Nous ne pouvions plus mettre des usines chimiques dans des agglomérations. Le risque d’explosion était trop fort. En tant qu’ancien médecin, je suis rentré en politique, car pour moi, l’homme est plus important que le marché », estime aujourd’hui Philippe Douste-Blazy, maire de Toulouse entre 2001 et 2004.

« La chimie ne pouvait effectivement pas rester en l’état. J’ai plaidé à l’époque pour une recomposition de la chimie, mais pas sa disparition. Les décisions qui ont été prises ont été trop radicales. On voulait satisfaire la vox populi », juge pour sa part Pierre Gaches, directeur du groupe chimique toulousain Gaches Chimie. « 2000 emplois ont été rayés de la carte sur Toulouse et la richesse ainsi créée a disparu », ajoute Cédric Cabanes, président du pôle de compétitivité Agri Sud-Ouest Innovation et du cluster Chimie verte.

Le tournant Oncopole

Lors de son mandat, Philippe Douste-Blazy va faire subir à la zone un tournant vers la recherche médicale. « Il y a beaucoup de promoteurs français et locaux qui ont vu la manne financière qu’ils pouvaient se faire là-bas avec de grands plans immobiliers. J’ai refusé tout cela radicalement. Et j’ai souhaité que l’on fasse, là où des personnes avaient été meurtries, tuées, blessées, un lieu de vie et d’espoir. Et c’est comme cela qu’est née l’idée d’un pôle de recherche sur le cancer, l’Oncopole », retrace l’édile.

L’ancien médecin devient ministre de la Santé en 2004 et reçoit, pour son projet, le soutien du groupe pharmaceutique Pierre Fabre et surtout du président de la République d’alors, Jacques Chirac. « Nous avons œuvré pour qu’AZF nous donne, pour 1 euro symbolique, 110 hectares et dépollue cette surface à ses frais. Par ailleurs, le Président Chirac a un peu tordu le bras de Michèle Alliot-Marie, ministre des Armées, pour récupérer, pour 1 euro symbolique là aussi, 100 hectares qui étaient la propriété de son ministère. Sans rien débourser, on s’est donc retrouvés avec 210 hectares ! Après une phase administrative puis de dépollution, nous avons pu dessiner ce qu’allait être ce nouveau lieu, à la fois clinique et lieu de recherche public et privé », raconte Philippe Douste-Blazy.

Le projet rentre dans la phase des travaux en septembre 2006. La première réalisation du pôle est inaugurée officiellement en 2009 par le maire socialiste Pierre Cohen. L’actuel président du conseil d’administration de l’établissement est « très fier » de l’évolution du site industriel : « Nous avons réussi à en faire le plus grand hôpital de recherche clinique en France. Aujourd’hui, 110.000 consultations y sont réalisées par an. Ses chercheurs publient chaque semaine dans les plus grandes revues scientifiques. Ils travaillent par exemple actuellement sur un projet de vaccin contre le cancer », développe Philippe Douste-Blazy.

L’ancien maire évoque aussi le téléphérique urbain Téléo, qui sera inauguré cet hiver, mais surtout Evotec, l’entreprise de biotech allemande qui a succédé à Sanofi, dont l’implantation sur l’Oncopole n’avait pas été concluante : « Il ne faut pas oublier qu’il n’y a que deux lieux dans le monde où cette grande entreprise développe des start-up biotech : Seattle et Toulouse. »

« La chimie, l’industrie des industries »


Du côté de la chimie, en vingt ans, les choses ont beaucoup changé. « Après AZF, on a eu raison de s’interroger, de remettre en question la chimie, on s’est beaucoup amélioré », affirme Pierre Gaches qui cite une série d’évolutions dans le secteur. « Reprise en main du foncier par les villes dans le but de sanctuariser les terrains autour de sites industriels, surveillance renforcée des installations, requalification des personnels ou des sous-traitants, instauration de normes plus écologiques, promotion d’une chimie plus verte, etc. »

« Au moment d’AZF, l’industrie chimique était un peu repliée sur elle-même. Aujourd’hui, il y a davantage de dialogue avec la société, les citoyens », prolonge Cédric Cabanes. « La catastrophe du 21 septembre 2001 a été un coup de frein pour notre secteur. Nous sommes la neuvième ou dixième région en matière de poids économique de la filière, mais la chimie, aujourd’hui, ce sont 450 entreprises et 9000 salariés », détaille le président du cluster chimie verte. Pour Pierre Gaches, la chimie, c’est l’industrie des industries : « On a déploré, avec la crise sanitaire, que certains médicaments ne soient pas fabriqués en France. Mais sans chimie, pas de médicament. Il faut que tout le monde en ait conscience. »
Matthias Hardoy

Sur la photo de une : Philippe Douste Blazy, président de la fondation Toulouse Cancer Santé qui gère l’Oncopole et Jean-Luc Moudenc, maire de Toulouse et président de Toulouse Métropole. Crédit : Kevin Figuier - ToulÉco // Une photo d’illustration de l’Oncopole. Crédit : IUCT. // Sur la photo : Cédric Cabanes, président de l’Union des industries chimiques (UIC) de Midi-Pyrénées. Crédit :Hélène Ressayres- ToulÉco // L’usine AZF au lendemain de son explosion il y a vingt ans. Crédits : Rémy Gabalda

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Source : https://www.touleco.fr/De-la-chimie-lourde-a-la-recherche-medicale-Recit-d-une-mutation,32045