« Tourner la page, cela ne veut pas dire oublier »

Dès le lendemain de l’explosion de l’usine AZF, Frédéric Arrou est devenu leur voix et leur visage. Vingt ans après la catastrophe, l’ancien président de l’association des Sinistrés du 21 septembre a rassemblé ses souvenirs dans un livre AZF, fragments du fracas, paru aux éditions Le Pas d’oiseau.

Frédéric Arrou, pourquoi ce livre, 20 ans après ?
Pour aller au bout de l’histoire. J’ai voulu, à travers ce livre, laisser une modeste trace sous forme de contribution, de petits recoins, de choses singulières que j’ai vécues depuis ma place et dont je suis le seul détenteur.

À quelles sortes de « recoins » pensez-vous ?
Je pense à ce jour où je me suis retrouvé encerclé dans les locaux de la direction d’AZF. Patrick Timbard, directeur régional de Total et directeur délégué de l’usine, avait souhaité me rencontrer. Alors que je montais les marches vers son bureau, des gens sont sortis de partout pour m’invectiver et m’insulter. Ils ont recommencé une fois que je suis arrivé dans le bureau. Je n’ai jamais su pourquoi on m’avait fait venir… Je pense aussi à cette petite fille, avant une réunion à la préfecture, tirant la manche de sa grand-mère pour lui dire : « Mamie, c’est le Monsieur des sinistrés. » Et aux nombreuses rencontres dans les quartiers, avec des gens de peu, trop humiliés dans leur vie pour s’accorder le droit d’être reconnus comme des sinistrés de la catastrophe.

Vous avez été l’un des visages de la catastrophe et vous dites aujourd’hui vouloir tourner la page ?
Tourner la page, cela ne veut pas dire oublier. AZF n’a pas engendré de souffrance chez moi. Beaucoup de fatigue durant les huit années à la tête de l’association, du tracas mais ce n’est rien par rapport à ce qu’ont vécu les familles endeuillées. Pour toute personne qui a une trace d’AZF dans le corps ou dans le cœur, la souffrance est à demeure. C’est le cas de la compagne d’Hassan Joudoubi, cet ouvrier à qui j’ai dédié mon livre, mort dans l’explosion et que l’on a traîné dans la boue en lui faisant porter le chapeau.

Vingt ans après, avez-vous des regrets ou de l’amertume ?
Aucun. Ce qui devait être résolu l’a été. Nos combats en tant que sinistrés ont été menés et gagnés. Avec l’association, nous avons tenu bon face aux assureurs qui voulaient imposer la vétusté sur les biens dégradés, face à EDF qui a finalement accepté de se baser sur les factures de l’année précédente car nous chauffions le jardin avec nos fenêtres cassées. Au niveau de l’indemnisation, nous avons obtenu sans doute le maximum de ce que l’on pouvait obtenir, en toute équité. Et nous avons obtenu aussi la condamnation de Total [1]. Je suis heureux d’avoir mené tous ces combats. Avant AZF, je me considérais comme un insurgé du canapé. La colère qui est montée au lendemain de la catastrophe m’a permis de passer à l’action et de trouver de la cohérence.

A-t-on tiré selon vous les leçons de cette catastrophe ?
Pour moi, le mot industrie n’est pas synonyme de pollution ou de « patron voyou » mais il est certain que les leçons n’ont pas été tirées. Lubrizol, Salsigne, Beyrouth, les raisons économiques et doctrinales prévalent toujours. Pourquoi produit-on encore de l’ammonitrate, une saloperie qui tue et qui pollue ? À Toulouse, il reste sur l’ancien site de la SNPE la société ArianeGroup, qui fabrique le principal composant du carburant de la fusée Ariane. Les riverains n’ont pas la moindre information sur ce qui se passe à l’intérieur. La peur ne vient pas de l’usine mais de l’opacité qui l’entoure.
Propos recueillis par Johanna Decorse

Sur la photo : Frédéric Arrou, fondateur et ancien président de l’association des Sinistrés du 21 septembre. Photo : Rémy Gabalda - ToulÉco.

Notes

[1En octobre 2017, la cour d’appel de Paris a condamné l’ex-directeur de l’usine Serge Biechlin à 15 mois de prison avec sursis pour « homicide involontaire » et la société gestionnaire du site, Grande Paroisse, filiale de Total, à 225.000 euros d’amende. Le 17 décembre 2019, après trois procès, la cour de cassation a rejeté leur recours et entériné leur condamnation définitive devant la justice française.

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Source : https://www.touleco.fr/NEWS-AZF-Tourner-la-page-cela-ne-veut-pas-dire-oublier,32048